Music par Manon Chollot 27.07.2016

L’art de l’edit selon Get A Room !

L’art de l’edit selon Get A Room !

Le duo parisien Get A Room ! s’est spécialisé depuis 2011 dans l’edit de vieux morceaux de chanson française et de musique de film. Mais au juste, qu’est-ce qu’un edit ? Rencontre avec Jeff et Aurélien, duo d’érudits que le monde nous envie, à l’occasion de la sortie de leurs troisième compilation.

Salut Get A Room! ! Vous pourriez nous expliquer ce qu’est un edit exactement, et quand cette tendance a commencé ?

Jeff : Ça a commencé à la fin des années 70 à New York, Chicago et Detroit, dans les communautés blacks et gays. Les DJs de l’époque jouaient des morceaux de disco de sept minutes et ils ont remarqué que c’était seulement lorsque le break, la ligne de basse, la batterie, les percussions arrivaient au bout de plusieurs minutes que les gens se mettaient à danser comme des malades dans les clubs. Ils se sont dit que c’était dommage que cette partie précise ne dure pas plus longtemps. Alors lorsque les premiers magnétos à bandes sont arrivés en studio, ils ont commencé à éditer les breaks : ils ont viré ce qui se trouvait devant et derrière et ont créé de nouveaux morceaux de trois, quatre minutes en coupant et en collant la bande. La même technique que le montage au cinéma, en fait : ils plaçaient le film sur une plaquette de métal et avec une lame de rasoir et du scotch, ils l’arrangeaient. Sauf qu’au cinéma, tu pouvais voir ce que tu faisais alors que dans la musique tout se fait à l’oreille, c’est au millimètre près. Il y avait tellement de matière dans le disco que ça a duré au moins quinze ans et ensuite ils ont commencé à éditer d’autres choses.

Mais du coup, c’est quoi la différence entre un remix et un edit ?

J : En règle générale, c’est l’artiste qui demande à quelqu’un de remixer son morceau. Pour cela, il lui envoie les parties (batterie, guitare, basse, chant, clavier, violon, etc.) et le remixeur travaille avec les canaux séparés. Il peut donc faire ce qu’il veut. Un edit au contraire, tu récupères le morceau original sur un disque, une cassette, un CD, et c’est avec le master original que tu recomposes le morceau. En somme, tu ne peux rien isoler, tu peux juste couper et faire des boucles. C’est pour cela que c’est plus compliqué de faire des edits, car il faut trouver les bonnes parties. Ce n’est pas le même travail, car tu n’as pas la même matière première.

Aurélien :  Et puis dans le remix, il y a souvent de la composition, tu as l’impression que le DJ peut tout tordre, quitte à transformer un morceau de disco en un track de dubstep. Dans l’edit, on respecte vraiment l’œuvre originale : on enlève des éléments, on en rajoute, mais on garde toujours la grille musicale du morceau original, la même ambiance. Tu ne peux pas complètement changer de genre : tu peux faire des boucles, couper les endroits que tu n’aimes pas, rajouter éventuellement un beat, mettre des petites voix dans des delays, récupérer des endroits où tu as une voix sans rien et la mettre ailleurs, mais voilà, tu ne peux pas faire des centaines de changements, tu es assez limité dans ta démarche.

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© Marcos Dos Santos

Je croyais que dans un edit on ne pouvait pas rajouter d’éléments.

J : Certains DJs le font, comme sur cet edit de « Amarsi un po’ » de Lucio Battisti par Luca C & Brigante : ils ont juste rajouté un kick et des synthés à la fin. Le but, c’est de rajouter des éléments qui donnent l’impression d’être dans le morceau original, pour que ce soit plus jouable et non pour le déformer.

A : Ce qui nous fait marrer, c’est de trouver un morceau qui n’a pas marché, car il y avait des fautes de goût dedans (ou en tout cas ce que l’on considère comme des fautes de goût : des parties de solo de guitare ou de synthé qui durent une plombe, un vieux solo de saxo bien cheesy, etc.) et faire se répéter seulement les parties que l’on adore. On peut très bien trouver dans un morceau de disco française une boucle de quinze secondes qu’on fait tourner pendant quinze minutes et qui se transforme en du Pachanga Boys ! On peut aussi rendre des morceaux plus disco, ou plus rock ! On les adapte à une écoute actuelle.

J : Il y a aussi des morceaux qu’on édite, car ils sont trop courts, comme ceux des années 60. Quand un morceau est super bien, mais trop court, lorsque tu es DJ, c’est vraiment contraignant, car tu l’as à peine rentré que tu le sors déjà. Donc on les allonge. Au final, il y a plein de facteurs pour faire un edit, mais en général c’est parce que le morceau est vachement bien et qu’il y a deux trois éléments pas terribles dedans.

A : Il nous arrive aussi d’éditer des morceaux que l’on joue au cours de nos DJ-sets, comme des morceaux de Rebolledo de huit minutes qu’on retravaille pour ne garder que le moment intéressant. Ça arrive que les gens shazament pendant nos sets mais s’ils achètent le titre et l’écoutent à la maison, ils vont se dire « mais c’est quoi cette merde », car ça ne ressemblera pas du tout à ce qu’ils ont entendu ! On est tout le temps en train de couper et de coller, c’est notre marque de fabrique. Et puis, on est vraiment dans la découverte ; on cherche à faire écouter des titres que les gens n’ont pas entendus. Bien sûr, il y a des exceptions comme notre edit de Niagara, « Pendant que les champs brûlent », mais de manière globale, on essaye toujours de se démerder pour tendre des petits pièges et que les gens ne reconnaissent le morceau joué qu’au bout de trois minutes !

Quels sont vos shops préférés pour digger ?

J : Moi je fais beaucoup de brocantes et de conventions. Dans Paris, il y a beaucoup de shops maintenant, plus ou moins spécialisés. Par contre pour les disques d’occasion, il y a peu d’adresses géniales. Boulinier en reste une, ils ont remis les vinyles ; pendant un an, ils les avaient enlevés, mais les clients les ont harcelés pour qu’ils les remettent, et ça a fonctionné.

A : De temps en temps, je passe chez Crocodisc aussi, mais ça reste cher. Si tu as 20 ans et que tu veux te lancer dans le disque, c’est un bon début. Mais si tu es vraiment passionné, en deux ans tu en auras fait le tour. Après ça dépend de ton budget, mais les meilleures découvertes, on les fait dans les brocantes parce qu’on se permet d’acheter des trucs idiots. Bon maintenant, les vendeurs en brocante savent ce qu’ils font, mais dans les vides greniers, tu peux avoir du bol. Après, la cote peut bouger : il suffit que Young Marco joue un vinyle pour que ce truc oublié qui coûte cinquante centimes en vaille d’un coup 150 euros.

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© Marcos Dos Santos

Vous n’avez jamais eu de problèmes judiciaires à cause des copyrights ?

J : Non, mais on a une bonne histoire à te raconter à ce sujet. Cet été, on a été contacté par George Châtelain, le compositeur/arranger/producteur de « Jolie Annie » un morceau peu connu de Joe Dassin qu’on a édité. Il nous disait qu’il avait découvert notre edit sur Soundcloud et qu’il avait adoré notre version. On l’a rencontré et il nous a filé des bandes jamais publiées, enregistrées avec Dassin en studio, on va en faire quelque chose, il y a des morceaux vraiment mortels ! Donc au lieu de se prendre un procès, on s’est fait un ami ! Et puis ce sont des artistes, ils sont contents de voir que leurs morceaux sont remis au goût du jour et joués par des DJs dans des soirées cools. Parce que sans nous, je pense que Laurent Voulzy n’aurait jamais été passé en club. Mieux encore : si on clearait nos edits, on réengagerait même des droits Sacem, donc ils pourraient même nous remercier ! Après, je n’irai pas éditer Paul McCartney, Prince ou Michael Jackson ; on évite et puis on ne trouve pas ça intéressant, car les catalogues ultra-connus.

A : Après je comprends qu’il y ait un droit de regard, c’est le jeu ; mais on se prend tellement la tête à respecter les œuvres originales qu’on n’a pas peur d’aller en confrontation avec les artistes, car on sait qu’on n’a pas fait n’importe quoi. Alors qu’il y a des mecs qui font n’importe quoi : ils mettent juste des énormes kicks et c’est tout, genre The Avener qui met un énorme kick sur un morceau et qui vend ça comme une prod à lui. Rodriguez, je me demande s’il a écouté le morceau que j’ai entendu la dernière fois, parce que c’est flippant.

- Crédit Photos : © Marcos Dos Santos