Music par Mathilde Martin 27.07.2016

Flore : interview fleuve avec LA française qui s’impose

Flore : interview fleuve avec LA française qui s'impose

Flore, aussi connue sous l’alias Ritual, est la première française et la septième femme à recevoir la certification Ableton. Ça valait le coup d’aller lui parler un peu.

Originaire de Lyon, Flore, DJ, productrice et co-manager du label POLAAR a commencé tôt par le piano puis la guitare dans un groupe… avant de se plonger en solo dans la musique électronique à la fin des 1990. « Quand j’ai découvert la musique électronique et surtout les moyens utilisés, ça m’a tout de suite branché parce que l’homme se transforme en chef d’orchestre. (…) tu peux travailler seule sans dépendre de quiconque et ça, ça m’a tout de suite parlé ». Elle commence à parler matos et technique avec Le Peuple de l’Herbe qui se lance à la même époque, s’achète un Atari 1040 STE et un sampler Yamaha. C’est parti : Flore apprend le maniement de ses instrus entre son magasin fétiche le Backstage, les forums sur Internet et les modes d’emploi : « c’était de la débrouillardise, il n’y avait pas grand chose à se mettre sous la dent ». Il y a eu du chemin, aujourd’hui Flore fait partie des DJ qui pèsent, la récente certification Ableton n’étant qu’une preuve de plus. Interview à date.

Qu’est-ce que ça fait d’être la première femme française à recevoir la certification Ableton ?

Ça faisait un moment que je voulais passer cette certification parce que ça m’arrive de faire des accompagnements de groupe ou de donner des cours et quelque part, ça assoit à la fois mes connaissances et mes compétences en tant qu’enseignante, parce que c’est un parcours où j’ai été complètement autodidacte. En fait, quand je me suis inscrite, je me suis doutée qu’on n’allait pas être nombreuses à passer les différents tests. Du coup quand je suis arrivée sur le dernier week-end de test et que j’étais la seule, je n’étais pas surprise. Ensuite c’est vraiment lorsqu’on m’a dit que je l’avais que ça m’a fait quelque chose. En aparté quelqu’un de chez Ableton m’a expliqué qu’ils étaient vraiment contents que j’ai été sélectionnée parce qu’en France il n’y avait encore aucune femme qui avait cette certification et qu’à l’échelle mondiale j’étais la septième. Dans ma tête ça a fait une espèce de tilt. Ça fait des années que je suis consciente du peu de représentativité des femmes dans tous ces milieux-là, mais quelque part ça m’a fait prendre conscience de quelque chose.

Il n’y a pas énormément d’autres femmes qui ont pu montrer la voie

 

Du coup bien sûr que j’étais fière de moi, fière de mon coup, très contente aussi de m’être autant cassé le cul. Je pense que l’une des raisons pour lesquelles il n’y a pas énormément de femmes dans ces milieux-là, c’est qu’il n’y a pas énormément d’autres femmes qui ont pu montrer la voie. Du coup, le fait de dire à tout le monde : « voilà, c’est possible ! », c’est très stimulant. Je suis contente et c’est vrai que quelque part j’ai envie que ça se sache.

Sur quels critères la certification est-elle basée ?

C’est très varié, c’est-à-dire qu’ils veulent savoir qui tu es, ton parcours, et ce que tu fais avec Ableton. Tes connaissances du logiciel c’est certain, et au-delà de ça, ils veulent des personnalités. Quand tu vas sur la page de l’application ce qui est très intéressant c’est que toutes les personnes qui ont la certification ont toutes des profils différents. Donc ça va de la personne qui fait plus des show hyper axés arts numériques, à quelqu’un qui va plus venir du live. Pas forcément sur des scènes, ça concerne aussi ceux de la régie, de l’accompagnement de troupes de théâtre ou de l’enseignement pur aussi. Vu que le logiciel couvre un spectre très très large, ils veulent des gens qui puissent montrer de la diversité, tout le panel d’actions que tu peux faire avec ce soft.

C’est le seul logiciel que tu utilises pour produire ?

Ces dernières années oui. Après j’ai utilisé Cubase pendant très très longtemps et j’ai fait des allers-retours sur Logic. Maintenant je dirais que j’utilise Ableton et Machine, un soft de Native Instruments, donc j’utilise souvent les deux ensembles.

Quels sont les points forts d’Ableton, qu’est-ce qu’il te permet de plus que les autres logiciels ?

Ce que j’apprécie beaucoup c’est le fait que ce soit une grande boîte à outils. A l’intérieur tu peux créer pleins de petites boites à outils qui te permettent d’aller très vite à ce que tu veux faire. Finalement tu peux aussi le faire sur d’autres softs mais de façon beaucoup moins facile et beaucoup moins intuitive. L’autre chose que j’aime beaucoup c’est que ces dernières années ils ont fusionné avec Max, qui est un logiciel qui permet de créer tes propres plugins. Ça permet vraiment de faire de la programmation à l’intérieur de live. C’est vraiment un plus parce qu’on mixe manipulations et l’expérimentation. Un truc que tu ne pourrais pas faire avec d’autres softs.

Et quelles en sont les contraintes ?

Disons que la contrainte a été pendant longtemps d’être dépendant de l’ordinateur, et quand je dis l’ordinateur c’est la souris et le clavier. Mais ces dernières années différents outils sont apparus, ils permettent de passer outre. Plus ça va, moins tu as besoin de la souris. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’aimais bien Machine, c’était le fait que tu puisses vraiment faire tout sur la machine quasiment sans regarder l’écran de l’ordi. La prochaine mise à jour « push 2 » est en train de permettre ça, c’est-à-dire que quand tu utilises la souris pour faire un truc c’est vraiment parce que la fonctionnalité n’existe pas dans le push. Donc progressivement on va vers des outils qui permettent justement de ne plus avoir les yeux collés sur l’ordi et la souris sous la main, c’est hyper enthousiasmant parce que je trouve que ça a été un frein. D’un coup tu as vraiment un instrument, tu n’es plus en train de remplir des petites cases et de placer des bidules sur des pistes. Comme si tu étais face à une grosse table de mixage et que tu pouvais à la fois créer, mixer, et composer tout un morceau sans vraiment avoir à toucher l’ordinateur.

C’est un domaine où tu te formes toute une vie.

Tu trouves que la production de musique électronique en générale à des limites ?

Bonne question… Je pense que l’outil commence à être vraiment hyper puissant, la limite c’est plus l’étendue de ses connaissances. C’est pour ça que c’est un domaine où tu te formes toute une vie. Un peu comme un ingé son dans un studio, tu as des connaissances valides à un instant T, et encore tu n’as pas l’ensemble des connaissances, et il faut toujours les remettre en question. Tu es toujours obligé de chercher d’autres outils, de les essayer, et aussi sortir de ta zone de confort. Finalement, je pense que c’est plus l’humain qui créé la limite que l’outil en lui-même, parce que maintenant on utilise des ordinateurs hyper puissants. Aujourd’hui je ne vois pas trop de choses qui ne sont pas possible d’être faites.

On trouve quand même plus d’hommes dans ce milieu, c’est comment d’être une femme entourée de tous ces mecs ?

A vrai dire ça va, ça se passe bien. Depuis le temps que je fais ça c’est vraiment devenu une habitude. Aillant grandi avec deux grands frères je ne suis pas très impressionnée. Il y a encore quelques années ça me faisait toujours halluciner quand je mixais et que je sortais de scène, toutes ces personnes qui me disaient : ça fait du bien de voir une femme derrière les platines. Ce que je trouve dingue c’est qu’à chaque fois on vienne me le rappeler, alors que quand je me lève le matin je ne me dis pas : je suis une femme, je suis une personne. Même si c’est un compliment et que c’est hyper gentil, parfois tu aurais juste envie qu’on ne te le rappelle pas. Tu voudrais juste que ce soit complètement entré dans les mœurs et que ça soit naturel.

L’électro c’est macho ?

J’ai pas l’impression que la scène soit macho, j’ai jamais eu l’impression de souffrir de discrimination par rapport à ça. Au contraire, je pense que dans mon parcours j’ai rencontré plein d’hommes bienveillants. Par exemple au tout début quand j’ai commencé à m’acheter du matos et que j’ai rencontré ces mecs de la boutique Backstage, eux étaient vraiment des gens bienveillants vis-à-vis de moi. Parce qu’à l’époque c’était encore pire qu’aujourd’hui, dans la boutique on devait être deux ou trois femmes à utiliser ce matériel. J’étais la seule à vouloir faire de la musique électronique avec. Il y en avait d’autres qui étaient plus dans un registre de chanson et qui voulaient mettre des outils électroniques dans leur set-up. Donc je ne dirais pas que c’est macho. Pour moi l’une des raisons pour lesquelles il n’y a pas énormément de femmes visibles – je pense qu’il y en a beaucoup mais qu’il n’y en a pas beaucoup qui sont visibles – c’est qu’en fait la musique électronique, et j’ai envie de dire la musique en générale, se fait beaucoup par réseaux. Je ne mets pas dans ce sac les festivals, mais par exemple les organisateurs de soirées ou de club, une fois que les têtes d’affiches sont budgétées, ont plus souvent tendance à penser à quelqu’un qu’ils connaissent, quelqu’un qui est dans leur environnement proche. Donc je pense que les femmes passent parfois au second plan parce que la notion d’ »amitié » entre homme et femme n’est pas encore hyper vraie. Je pense que ça se joue d’une façon assez conne, mais pas mal là-dessus.

Depuis trois ans tu collabores avec Jarring Effects, tu es consultante et tu donnes des cours à des pros comme à des débutants c’est ça ?

Oui. Jarring a mis en place une série de formations orientées musique, donc je leur file un coup de main la-dessus et notamment sur tous les logiciels que ce soit Ableton, Cubase et Logic.

Du coup ça change quelque chose maintenant que tu as reçu cette certification Ableton ?

Oui parce que, par exemple sur Lyon, il y a pas mal de centres de formations qui proposent des formations sur Ableton, donc le fait de mettre en avant cette certification fait sortir du lot. Ça veut dire que ton savoir est validé par la marque et c’est rassurant. Aussi bien pour un éventuel élève, que pour le Pôle Emploi ou pour l’Afdas (Assurance Formation des Activités du Spectacle) qui finance ces formations. Moi ce que j’aimerais grâce à cette certification c’est intervenir plus souvent sur de l’accompagnement scénique pour des groupes ou des artistes. Parce qu’en fait, avec des structures d’accompagnement justement pour des résidences ou autre, tu as parfois besoins d’être accompagné sur des parties purement techniques. Ça me brancherait bien de développer ça sur les mois et années qui arrivent parce que je l’ai déjà fait et c’est quelque chose que j’aime beaucoup. Ça me force à réfléchir autrement, je suis obligée de mettre au service mes connaissances et chercher d‘autres choses pour arriver à remplir le cahier des charges et l’attente de la personne que j’ai en face. Je trouve ça très stimulant.

Tu comptes transmettre tes connaissances encore longtemps ?

Je pense faire ça un moment mais c’est vrai que j’ai pas mal d’activités donc je pense que les choses se décideront aussi en fonction des opportunités, que ça soit avec l’activité du label ou les différents projets musicaux que j’ai. En soit c’est un projet qui m’intéresse et je suis extrêmement contente d’avoir cette corde à mon arc. Après c’est difficile de savoir de quoi demain sera fait.

Tu es à la tête du label POLAAR et de ses soirées, si tu devais organiser un plateau 100% nana tu choisirais qui ?

Je pense que je piocherai très largement. Je prendrais justement une autre femme qui a la certification et dont je respecte grave le boulot, c’est Paula Temple, j’aime beaucoup, beaucoup sa musique. Je prendrais TOKiMONSTA et Ikonika, d’ailleurs Ikonika on l’a déjà programmée sur une POLAAR, c’est vraiment deux artistes que j’aime beaucoup. Et si on était dans un fantasme pur, disons avec un budget illimité, ce serait Björk. Je trouve que c’est une artiste vachement intéressante au-delà même de sa musique. Ces dernières années je suis moins fan, mais c’est une femme qui est vraiment en train de se placer très haut sur tout ce qui est innovations technologiques. Je trouve son travail récent là-dessus hyper intéressant. Elle fait des clips en réalité virtuelle, des expositions… Elle aussi fait figure de pionnière là-dedans, en tout cas pour une artiste qui est accessible au grand public. Bref, ça resterait du fantasme pur mais j’adorerais.

- Crédit Photo : © Flore