Music par Patrick Thevenin 21.07.2016

Dans les racines de la house new-yorkaise : DJ Gregory a enfin trouvé son Point G

Dans les racines de la house new-yorkaise : DJ Gregory a enfin trouvé son Point G

Depuis les années 90, le DJ et producteur français Grégory Darsa et ses innombrables pseudos (Prassay, Africanism, Bazar, Soha, Cheesy D…) donne à la house française ses lettres de noblesse. Depuis trois ans, il a ressuscité en live, Point G (ou .G), projet qui puise dans les racines de la house new-yorkaise pour l’amener encore plus haut. 

Comment vis-tu le retour de hype incroyable autour Point G ?

Grégory Darsa : Je dois avouer que c’est assez incroyable et que je ne sais pas bien ce qui c’est passé. Il y a trois ans, je me retrouve à jouer au Djoon avec D’julz et Loco Dice. On dîne tous les trois ensembles et D’julz me dit : « Loco, Dan Ghenacia, Nina Kravitz et moi, on joue beaucoup en ce moment les vieux Point G, tu sais les morceaux que tu as sorti sur Yellow ou Basic. » Ce qui ne manque pas de m’étonner vu que ce sont mes premiers morceaux qui datent de 1997, à l’époque où j’apprenais à faire de la musique. Puis dans la foulée je reçois un coup de fil de Dan Ghenacia : « On lance notre label Apollonia et on aimerait que “Underwater” soit une des premières sorties, car on l’a beaucoup joué au Zèbre à l’époque et pour nous, c’est véritablement un classique. » Et c’est comme ça que j’ai déterré le projet Point G.

Point G : « Underwater  »

Comment expliques-tu le succès de Point G, une house plus brute et instrumentale par rapport au reste de tes productions ? Un cadeau du ciel ?

Je ne l’explique pas en fait et je ne me suis jamais autorisé à aller aussi loin dans la réflexion, mais oui puisque tu le dis c’est une vraie chance. C’est aussi un projet qui m’incite à travailler, car il va falloir à un moment relancer DJ Gregory, retrouver ma musicalité, bref essayer d’autres choses, je ne peux pas me reposer sur mes acquis. Et puis surtout, ça fait trois ans que je fais Point G, et je sens que je commence à fléchir…

Tu tournes en rond ?

Non, ce n’est pas spécialement moi qui tourne en rond. Mais avant la scène changeait tous les trois ans et là c’est carrément tous les six mois. Et puis la réalité c’est que Point G est un live avec lequel je tourne depuis trois ans, j’ai dû faire deux dates de DJ pendant cette même période, et j’ai envie d’y revenir, car ça me manque. Point G est un projet très instru et rythmique, loin des productions pour lesquelles on me connaît qui sont plus mélodiques, même s’il y a de plus en plus de “musique” dans les derniers titres que j’ai faits, et même un peu trop.

Ça parle aux nouvelles générations, ce son très Masters At Work ?

Ce sont surtout les faces B de la house des années 90 qui reviennent à la mode. Tu prends un super morceau de Mood II Swing, avec beaucoup d’arrangements et de vocaux, les gamins vont surtout aimer la face B, avec les versions instrumentales et dub, même si j’ai l’impression que tout ça est en train de changer tout doucement. Mon explication à ce retour de la house, c’est qu’au milieu des années 2000, le raz de marée de la minimale et l’utilisation massive d’un logiciel comme Ableton ont rendu la production de musique plus simple pour beaucoup de gens, ce qui explique que ça fait dix ans qu’on se tape une musique hyper digitale. Et puis les kids qui sont très curieux et fouineurs se sont aperçus que cette musique digitale/minimale/répétitive avait beaucoup en commun avec ce qui se faisait avec les tracks issus des machines analogiques dans les 90. Quand t’écoutes les premiers morceaux de Point G, c’est fait avec une SP1200, il y a du grain, on n’a absolument pas l’impression que ça sort d’un ordinateur.

Point G : « Chicken Coma »

Et pour les nouveaux tracks, continues-tu dans l’analogique ?

Non, je mélange tout, des synthés, des samples, de l’analogique et du digital. J’essaie juste de trouver le truc qui va marcher, c’est tout. Ensuite, je reconnais que s’est installé un snobisme certain vis-à-vis du vinyle. Si tu savais le nombre de DJ’s que je croise en soirée avec d’énormes sacs de disques, qui au final n’en jouent que un ou deux, et font la majeure partie de leur set avec des clés USB ou des CDs.

Joues-tu des vinyles ?

Je préfère jouer des vinyles c’est certain, mais je ne le fais pas, car paradoxalement c’est plus compliqué de jouer des vinyles en club que des CDs ou des MP3. Ça exige d’avoir du temps pour tester le son et contrôler le rumble, mais j’avoue être content que le format vinyle résiste, parce que c’est une scène dynamique et enthousiaste. Pour Point G, en trois ans, je n’ai sorti que des vinyles et aucun MP3, mais j’ai reçu tellement de messages de gens qui ne vont pas dans les boutiques de disques et qui avaient envie de les écouter que je me suis dit allez on y va. Donc Point G est enfin disponible en MP3.

La musique de Point G ne se prête pas au live a priori, comment t’y es-tu mis ?

En fait au moment de (re)commencer Point G, je discutais avec mon manager qui me rappelait que Luciano avait débuté par des live avant de commencer des sets de DJ. Il me disait que je devrais faire pareil, qu’on entendait DJ Gregory depuis des années, qu’on en avait un peu marre et que le public avait envie de choses neuves. Sauf que je n’avais pas vraiment envie de passer six mois à préparer un live dont je n’avais aucune idée du résultat. Et puis je me suis quand même lancé et je ne le regrette pas. La première année, ce n’était vraiment pas terrible, ça avait besoin de rodage. Aujourd’hui je le maîtrise parfaitement et je n’ai pas peur de me retrouver devant une salle immense. Je sais que ça fonctionne.

Point G : « Live Mix »

Ton retour sur la scène française et ton premier live, c’est grâce au Weather…

J’ai effectivement constaté l’effet Weather après y avoir fait mon premier live en mai 2013, tant au niveau booking que requests. C’est évident que ça te met en pleine lumière et c’est aussi la preuve que tu peux te retrouver sans problème devant 6000 personnes et les faire danser, ce qui rassure les promoteurs. Pareil pour la Boiler Room, j’en ai fait une, j’ai trouvé ça très agréable. Puis je dois reconnaître que c’est une excellente carte de visite qui permet à beaucoup de gens de découvrir ce que tu fais.

Point G « Boiler Room »

Il y aussi la réédition de « Sunshine People » de Cheek qui nous a remis Gregory dans les oreilles.

Là on va loin en arrière, on est vraiment dans les premiers morceaux que j’ai pu faire. En fait ça ressort tous les trois ans, mais comme on vient de fêter les 20 ans du label Versatile sur lequel c’est sorti, on en a un peu plus parlé. Il y a deux morceaux que j’ai fait et qui ont été très importants dans ma carrière, et certainement parce que j’ai trouvé les samples sans vraiment les chercher, « Sunshine People » et « Block Party ». « Sunshine People » je l’ai composé en 20 minutes chrono, c’est un moment de suspension, car refaire un morceau pareil, j’ai essayé mais je n’y suis jamais arrivé.

DJ Gregory : « Block Party »

On ne connaît pas bien l’histoire de « Sunshine People », c’est un de tes morceaux à la base ou un remix ?

Quand Gilb’r lance Versatile, la première sortie c’est le « Disco Cubizm » de I:Cube, et il va demander aux Daft Punk d’en faire un remix. Pour la deuxième sortie du label, c’est Gilb’r, qui sous le pseudo Cheek, va composer  « Sunshine People » et son idée c’est de demander un remix à Philippe Zdar (qui cartonne à l’époque avec son projet Motorbass), mais il ne peut pas et donc Gilb’r me demande de le faire. Comme je n’y arrive pas trop, surtout à faire quelque chose à partir du sample de George Duke, je lui file un morceau original en lui disant : « On dira que c’est un remix. » Et voilà comment c’est devenu un tube underground.

Cheek : « Sunshine People (DJ Gregory remix) »

Tu as été un des premiers français à plonger dans les percussions latines, zouk, caribéennes, as-tu délaissé ces influences ?

J’ai quand même l’impression que la gamme des percussions était plus large que ça, que c’est un peu réducteur. Quand tu parcours le catalogue Faya Combo, tu t’aperçois qu’il y a une diversité de climats, d’atmosphères, de rythmes, ce ne sont pas juste des disques de percus ! Après, c’est amusant, car je viens de recevoir un coup de fil de Josh Wink, qui veut un remix pour une prochaine sortie sur son label Ovum, et il me fait : « Je veux des percus, des beats à la Africanism, tu peux même reprendre le rythme de « Tourment d’amour » si tu veux. » Comme quoi…

DJ Gregory : « Tourment d’amour »

Point G Live Season 1The Unreleased Files (triple vinyle) et Live Season 1 (disponible sur iTunes)