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Aphex Twin, Autechre et Plaid : le retour des piliers sur Warp

Aphex Twin, Autechre et Plaid : le retour des piliers sur Warp

Le label anglais a beau posséder un catalogue à faire rougir la concurrence, ce sont toujours ses artistes historiques qui retiennent l’attention. Et quand ils débarquent en pack comme ce mois-ci avec Autechre, Aphex Twin et Plaid, forcément, ça interpelle.

Puisant ses racines dans la révolution électronique anglaise de la fin des années 80, la vénérable maison Warp a depuis su élargir son catalogue et devenir un label indépendant de premier plan. Proposant du rock avec Grizzly Bear et Battles, du hip-hop avec Prefuse 73 et Flying Lotus voir même de la soul futuriste avec Jamie Lidell. Mais l’image du label reste marquée au fer rouge par une certaine vision avant-gardiste et expérimentale de la musique électronique qu’il a défendue brillamment durant la décennie 90. Et si des petits nouveaux génies des machines comme Rustie ou Hudson Mohawke espèrent s’y faire une place au soleil, ils n’ont toujours pas réussi à en déloger la vieille garde, les piliers. Exception faite de Mark Bell de LFO, disparu tragiquement en 2014, tous ont encore quelque chose à dire et le font savoir. Autechre et Plaid sortent chacun un nouvel album. Quant à Aphex Twin, après Syro en 2014, il revient avec le maxi Cheetah EP et son premier clip depuis 17 ans. État des lieux.

Autechre, repousser les frontières de l’audible

Rob Brown et Sean Booth, duo mancunien plus connu sous le nom d’Autechre – prononcez Aoteker – sont assurément l’une des formations les plus emblématiques de Warp. Réputés pour leurs lives obscurs dans tous les sens du terme, tant par l’aridité de leur musique que par l’absence de lumière sur scène et dans la salle, ils ont placé l’expérimentation au cœur de leur processus créatif. Quitte à souvent dérouter leurs fans et à n’avoir jamais été parmi les plus gros vendeurs du label de Sheffield. À leurs débuts, leur musique était encore relativement structurée, faisant la part belle aux mélodies synthétiques tout en assumant une certaine complexité rythmique. Trois albums essentiels témoignent de cet Autechre première période : Incunabula en 1993, Amber l’année suivante et surtout Tri Repetae en 1995, considéré par beaucoup comme leur chef-d’œuvre.

Avec cette trilogie ils posent les bases de l’IDM – Intelligent Dance Music - souvent copiés, rarement égalés. Mais pas du genre à se reposer sur leurs lauriers et toujours avides de recherches sonores, ils ne vont cesser de complexifier leur musique, de plus en plus aride, voire carrément autistique pour certains. Deux albums encore accessibles, Chiastic Slide et LP5 témoignent de cette mutation avant de partir dans des productions très abstraites, fragmentées et chirurgicales à partir de Confield en 2001. Décidés à s’affranchir de toutes formes de contraintes, y compris celle du format album traditionnel, ils ont publié fin mai un quintuple album digital Elseq, avec des morceaux avoisinant parfois la demi-heure ! Une musique très visuelle faite de paysages mouvants et torturés qui ne devrait pas les réconcilier avec leurs détracteurs. Les autres pourront vivre le grand frisson en live, une tournée étant programmée cet automne avec plusieurs dates françaises.

Plaid, l’électronica délicate

À l’opposé d’Autechre et de ses abstractions rythmiques ardues, la maison Warp héberge également les hérauts d’une électronica mélodique, onirique et romantique avec le duo Plaid. Eux aussi sont présents sur Warp de longue date, tout d’abord au sein du trio The Black Dog puis avec le projet Plaid, constitué du duo Ed Handley et Andy Turner. Ils se font surtout fait remarquer à partir de 1997 et l’album Not For Threes où ils convient des chanteuses prestigieuses comme Nicolette - qui collabora avec Massive Attack – et surtout Björk pour qui ils participent à la tournée de l’album Post, s’offrant ainsi une nouvelle notoriété. C’est en 2001 qu’ils publient leur album le plus notable Double Figure, où ils proposent une musique lumineuse, organique et relativement accessible par rapport à certains de leurs camarades de label.

Plaid – « Eyen » (Double Figure – 2001)

Sur des rythmiques hip-hop ou légèrement plus complexes, ils posent des nappes de synthés influencées par l’ambient et accordent une grande importance aux phases mélodiques et parfois même épiques. Cela les amène à être appréciés par un large public, venu tant du monde de la techno que de celui de la pop. Ils poursuivent depuis dans une veine similaire, s’essayant même aux bandes-originales de films. Dans leur discographie récente, on signalera Reachy Prints en 2014 et The Digging Remedy en juin 2016. Des albums plus ou moins bien accueillis par la critique qui leur reproche parfois une musique trop lisse ou un manque de renouvellement. Le public, lui, continue de les suivre, ne demandant rien d’autre à Plaid que de faire du Plaid et de le faire bien.

Plaid – Do Matter (The Diggin Remedy – 2016)

Aphex Twin, entretenir le mythe

Mais s’il est un artiste qui déchaîne les passions plus que tout autre, c’est bien Richard D. James alias Aphex Twin. S’il a sorti nombre de ses productions sous différents pseudos sur son propre (défunt) label Rephlex, c’est sur Warp qu’il a publié ses œuvres les plus emblématiques. C’est également Warp qui lui a permis de se façonner un personnage mystérieux et inquiétant, notamment via les clips réalisés par Chris Cunningham. Mais si l’homme a pu accéder au quasi statut de pop star, c’est bien grâce à son impressionnante discographie. Touche-à-tout, on l’a successivement entendu faire de l’ambient, de la techno, du hardcore, de la drill’n’bass épileptique, et surtout beaucoup d’IDM énergique au breakbeat concassé et aux mélodies naïves, ne sonnant comme aucune autre. Il fut un temps où chaque sortie de Richard D. James était attendue comme le Graal, avec la promesse souvent tenue de délivrer la « musique du futur ». L’homme était en avance sur son temps et son influence sur la scène électronique est considérable. Il atteint le sommet de sa notoriété et de son acceptation par le grand public en 1999 avec la sortie de «Windowlicker» servi par un clip ahurissant ou le visage de Richard se retrouve greffé sur les corps de bimbos lascives en bikini.

Aphex Twin : Windowlicker (1999)

Un peu refroidi par l’accueil réservé à son album Drukqs – 2001 – qui s’avère pourtant être l’un de ses meilleurs opus, il se met en retrait, se concentrant sur son label Rephlex avec la série Analord. Ce n’est qu’en 2014 qu’il fait son retour par la grande porte, celle de Warp, avec l’album Syro. La musique comme le bonhomme se sont assagis. L’attente était peut-être trop énorme. Beaucoup sont déçus. Le maxi Cheetah EP, à paraître début juillet - et dont plusieurs pistes avaient déjà été mises à disposition par Aphex lui-même sur SoundCloud – n’apporte pas grand-chose de neuf et sonne comme des bonus-track de Syro. Seule véritable surprise : la publication d’une vidéo pour le morceau «CIRKLON3», réalisée par un jeune fan de 12 ans. Le dernier clip en date – celui de «Windowlicker» – date d’il y a 17 ans et parodiait l’esthétique MTV. Cette fois-ci ce sont les codes de YouTube qui sont détournés. Comme quoi Richard D. James reste en phase avec son temps.

Aphex Twin – CIRKLON3 (Cheetah EP – 2016)