Music par Francois Blanc 11.07.2016

Dix ans plus tard, que reste t-il de la nu-rave ?

Dix ans plus tard, que reste t-il de la nu-rave ?

Dans la deuxième moitié des années 2000, un genre agitait la scène musicale, au croisement des sphères électroniques et indie rock, un style toujours porté disparu. 

Vendredi 1er juillet, Joseph Mount sort le cinquième album de Metronomy, et si ce dernier s’appelle Summer ’08 ce n’est pas un hasard : Joseph Mount y rend hommage à un été 2008 qui a tout changé pour Metronomy. Ce fut l’été de la sortie (en septembre) du deuxième album du groupe, Nights Out, disque de fête délurée, de petits matins qui ne chantent plus après une soirée débridée, qui a fait de Metronomy un groupe majeur de la scène anglaise. Mais cet été 2008 c’est aussi, à travers la sortie de l’album de Late Of The Pier, Fantasy Black Channel et du deuxième de CSS, Donkey, le dernier temps fort de la nu-rave, un micro-genre très anglais qui n’aura même pas duré trois ans. Une petite décennie après, on reparle de la nu-rave en s’en moquant : beaucoup considèrent que ce mouvement n’était qu’une construction des médias et plus particulièrement du New Musical Express (ou NME), désireux de créer un peu de narration autour de quelques groupes qui partageaient parfois peu de choses. Cynisme mis à part, la nu-rave s’est pourtant accompagnée d’un joli mouvement de liesse de la jeunesse anglaise, un phénomène certes bref et protéiforme, mais excitant, qui a laissé quelques grands disques et des souvenirs plein la tête.

Les Klaxons en chefs de file

Les Klaxons, le groupe le plus important de ces années-là, estiment que tout cela n’était qu’une blague… une blague qu’ils auraient lancée eux-mêmes. C’est en pensant à l’affiche du tout premier concert du groupe que Joe Daniel, patron du label Angular Records, avait cherché un titre accrocheur. “Neu Rave” comme référence à la new wave et au krautrock (à travers le “neu”). Que le terme ait été inventé par le NME ou par les Klaxons, que la nu-rave n’ait été qu’une vaste blague ou un vrai mouvement sincère, elle aura bercé nos oreilles pendant trois ans avec quelques règles plus ou moins immuables. La scène est née de la passion des Klaxons pour l’époque rave des années 90, mêlée à une culture indie rock. Un mélange pas si éloigné que cela de ce que les Américains pouvaient présenter sous l’étiquette dance-punk depuis le début des années 2000, de LCD Soundsystem aux Yeah Yeah Yeahs en passant par The Rapture. En 2006, les Klaxons enchaînent les singles forts (comment oublier “Atlantis To Interzone” ?), puis dégainent en 2007 leur premier album Myths Of The Near Future, collection de tubes (“Golden Skans”, immense) qui leur permet de chiper le fameux Mercury Prize. Les autres groupes nu-rave suivent, avec plus ou moins de talent : CSS et Late of The Pier tiennent le haut du panier, Hadouken !, Shitdisco et New Young Pony Club peinant à sortir du lot.

L’époque voit les indie kids envahir les clubs : même le légendaire Fabric s’autorise des concerts. Les discothèques, parfois en difficulté, cherchent à profiter de cet enthousiasme grandissant pour se refaire une santé financière en acceptant d’éclater leurs codes techno-house-bass music. D’ailleurs le DJ Erol Alkan fait office de parrain de cette scène, invitant ces groupes à jouer dans son club mythique, Trash, jusqu’à sa fermeture début 2007. C’est aussi lui qui a produit tout l’album des Late Of The Pier.

Le mouvement déteint vite sur le reste de la culture. La nu-rave a imprégné la mode, replaçant Londres sur la carte des capitales “fashion” et inspirant les stylistes : hoodies fluos, pantalons très skinny, touches psychédéliques, etc. En 2007 éclot Skins, formidable série adolescente qui met en scène la jeunesse de l’époque, la vraie : expériences multi-directionnelles, warehouse parties, sexe et fiestas carabinées. Mais comme toute contre-culture qui atteint le mainstream, la nu-rave agace vite et ses premiers artificiers la renient sans se retourner. D’autant qu’après des premiers albums excitants, aucuns des groupes ou presque n’arrive à donner de suite potable à ses débuts. Dix ans plus tard, que reste-t-il de ceux dont on parlait constamment à l’époque ?

Durer en mutant

La réussite la plus flagrante post nu-rave c’est évidemment celle de Metronomy, capable de vendre plus de 100 000 albums de son English Riviera (le troisième album) rien qu’en France ! Mais la formation était déjà l’intrus de la famille nu-rave : l’influence “rave” était invisible et si le groupe avait bien ce profil d’indie kids un pied dans le club, il était loin de ses congénères. Depuis Metronomy a d’ailleurs complètement changé de voie, en mettant l’électronique en sommeil sur le très richement produit English Riviera puis sur le dépouillé Love Letters. Summer ’08, le petit nouveau, fait lui un pas en arrière et rend donc hommage à cet été 2008, utilisant par exemple des synthés de l’époque.

Autre réussite, celle des anciens, Simian Mobile Disco : le groupe existait avant la vague nu-rave, y a été rattaché, puis s’en est détaché aisément. Impossible d’oublier des tubes comme le très sexuel “Hustler”, ou un peu plus tard “Audacity Of Huge”, interprété par le chanteur de Yeasayer. Le duo a su continuer à maintenir notre intérêt en coupant les influences pop et indie rock pour se consacrer corps et âme à la techno et à la house. James Ford est même devenu un producteur superstar. C’est lui qui avait chapeauté le premier album des Klaxons et il a depuis produit pour Arctic Monkeys, Florence And The Machine, Beth Ditto, Haim, Foals, etc. Rien que ça.

Mal embarqué, Samuel Eastgate a lui fini par redresser la barre. C’est lui qui menait la troupe de Late Of The Pier, qui a sorti un unique album, le plus brillant de toute l’époque nu-rave, Fantasy Black Channel. Une suite de tubes furieux, qui a pourtant été suivie d’un silence de sept années inexpliqué. Alors que plus personne n’espérait quoi que ce soit de ses membres, et après la mort tragique du batteur Ross Dawson dans un accident, Eastgate a sorti de nulle part un projet solo fringant, LA Priest. L’album Inji, l’année dernière, nous a enchantés, loin des terres balisées par Late of The Pier, quelque part entre Daft Punk et Blood Orange.

Les égarés

Parmi nos héros de l’époque, beaucoup ont disparu des radars. Le groupe CSS (Cansei de Ser Sexy) par exemple, venait de Sao Paulo mais passait son temps à Londres parmi la clique nu-rave, emmené par une chanteuse charismatique. En 2008 sort Donkey, deuxième album du groupe habité de morceaux infectieux comme “Left Behind”, qui n’ont ceci dit pas tous très bien vieilli. Le groupe existe toujours, son dernier album Planta est sorti il y a tout juste trois ans (produit par David Sitek de TV On The Radio), mais CSS, qui avait participé à la tournée NME Indie Rave avec les Klaxons en 2008, n’intéresse plus grand monde.

Les Klaxons constituent eux la plus grosse déception de cette époque. Plombé par la pression à l’idée de donner une suite à son premier disque adulé, le groupe a composé, puis mis à la poubelle tout un album ou presque avant de finalement sortir Surfing The Void en 2010, un disque plus rude que le premier, moins électronique et vite oublié, bien que pas complètement catastrophique. En 2014 est sorti Love Frequency, troisième album du groupe très proche de la bouse intégrale, qui singe leurs débuts et qui signe d’ailleurs la fin des Klaxons : la tournée 2014 sera la dernière.

Si le mastodonte ne s’en est pas sorti, les petits poucets n’ont bien sûr pas fait mieux. New Young Pony Club, renommé NYPC, n’est plus que trio et ne donne plus de nouvelles depuis son troisième album NYPC en 2013. Lou Hayter, ancienne membre du groupe, a sorti un album avec Jean-Benoît Dunckel de Air sous le nom de Tomorrow’s World. Hadouken !, qui n’était déjà pas brillant à sa grande époque, a connu un certain regain de forme avec son troisième album Every Weekend en 2013, avant de se déclarer en pause… depuis novembre 2014 ! Les autres sont simplement tombé dans les limbes de la musique.