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Tiefschwarz et Souvenir Music : Une décennie berlinoise

Tiefschwarz et Souvenir Music : Une décennie berlinoise

Tête d’affiche des plus grands clubs et des meilleurs festivals européens depuis près de 25 ans, le duo allemand Tiefschwarz gère avec intelligence depuis 10 ans son label Souvenir Music. Une décennie fêtée avec une compilation anniversaire et une salve de dates en Europe. Rencontre.

Fratrie et musiques électroniques font souvent bon ménage. Quelque part entre les fusionnels Dewaele (2 Many DJ’s) et les indépendants Kalkbrenner (Fritz et Paul), on trouve les frères Schwarz. Moins siamois que les premiers mais bien plus proches que les seconds, Ali et Basti ont trouvé une autre forme d’équilibre. De la gestion de sa carrière de DJ à celle de son label Souvenir Music en passant par son travail de producteur, Tiefschwarz n’en finit plus de construire une relation faite d’eurythmies. Un peu comme leur house qui a oscillé avec les années entre tubes dancefloor (Eat Books), expérimentations légères (Chocolate) et techno un peu plus pop (Left). Les dix ans de Souvenir Music et sa compilation anniversaire sont une excellente occasion pour retracer le quart de siècle d’activité de ce duo qui a grandi en marge des charts et de l’underground, auquel il ne croit plus aujourd’hui.

Du club de Stuttgart aux scènes européennes

Tout commence à Stuttgart, une ville qu’on oublie souvent de placer sur la carte des musiques électroniques, alors qu’elle héberge une flopée de très bon labels (MCDE, Four Music, Minim.all…) et le Stuttgart Electronic Music Festival (SEMF) depuis maintenant une dizaine d’années. C’est de ce terreau que sont issus les frères Schwarz, dont la carrière ne s’est pas construite d’une manière tout à fait classique. Ali commence en effet par la gestion de club en 1990, l’ON-U puis le Red Dog, avant de former Tiefschwarz avec son frère - jeu de mot avec leur nom qui signifie «noir profond» - en 1997, un an avant la sortie de leur premier single «Music» sur Wave Music, le label new-yorkais de François K. Les frangins commencent par se faire la main en devenant résidents des clubs d’Ali, où ils apprennent toutes les facettes du métier.

À leurs débuts, leur musique ne rencontre que peu d’échos en Allemagne. Il faut attendre la sortie anglaise sur Classic Recordings, le label de Derrick Carter et Luke Solomon, pour que, par ricochets, leur cote monte. Dès lors, ils ne s’arrêtent plus. Remixeurs doués, on leur confie le soin de propulser sur le dancefloor des stars comme Madonna, Kelis, Depeche Mode, Goldfrapp, Missy Elliott ou Rick Astley (!!!) et quantité de projets incroyables (Cassius, Erlend Øye, DJ Hell, Alter Ego). Personne n’échappe à leurs mains expertes, et leurs remixes se comptent très vite en dizaines.

Entre 2002 et 2006, les deux frères sortent leur second album Eat Books, et le CD mixé Fabric 29 pour le club anglais Fabric. Les voilà reconnus à la fois comme producteurs et DJ’s, il est temps désormais de passer à l’étape supérieure et de devenir indépendant avec la création de leur propre label, Souvenir Music.

Et Souvenir Music fut !

Quand il s’est agi de lancer Souvenir à l’automne 2006, les frères Schwarz n’ont pas cherché à faire compliqué. «La philosophie qui se cache derrière ce nom Souvenir Music est que la musique porte de très beaux souvenirs, des souvenirs d’un voyage ou d’une nuit. C’est comme si tu gardais un joli cadeau dans ton cœur», confie Ali Schwarz. C’est aussi le sens de cette compilation anniversaire : «Vivre dans le passé n’a pas de sens», mais 10 ans est un symbole qui invite au bilan : «Qu’est-ce qui s’est passé ces dernières années ? Est-ce qu’on est toujours en vie ? Est-ce qu’on a envie de continuer ?» s’interroge Ali tout en envisageant la suite. L’association entre amis de longue date et de jeunes recrues sur 10 Years Of Souvenir en témoigne : il s’agit de regarder dans le rétroviseur pour mieux aller de l’avant. Une position d’équilibriste revendiquée par la fratrie et répétée comme un mantra : «Nous ne sommes pas une grosse machine comme Innervisions (label de Dixon et Âme, ndr). Nous naviguons un peu plus sous le radar. Nous ne sommes pas aussi bruyants que d’autres labels, c’est d’ailleurs ce que les gens aiment chez nous… mais il faut aussi survivre.»

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Cet équilibre entre discrétion et nécessaire survie, Souvenir Music le trouve en ne sortant que «de la musique qu’on aime et pas qu’on a l’impression de devoir sortir». Le label refuse également de s’enfermer dans un underground qui a de grandes chances de n’être qu’artificiel : «Le seul underground qui existe aujourd’hui, c’est quand tu t’exclues de toi-même des réseaux sociaux. En ne faisant que du vinyle, par exemple, et en ne les vendant que chez certains disquaires.» D’où l’alliance nouée entre Souvenir Music et le label du Watergate, l’un des autres grands clubs berlinois aux côtés du Berghain ou du Tresor. Une relation a priori naturelle tant les deux structures partagent un goût pour l’électronique bien faite, sans oublier que le club fut l’un des premiers à ouvrir ses portes aux Schwarz à leur arrivée à Berlin. Une alliance dans laquelle Souvenir a trouvé son compte, puisque Watergate l’a aidé à prendre les bonnes décisions, en particulier en termes de stratégie commerciale. «Cette bulle Watergate est devenue très importante pour nous. La dernière étape, c’était de sortir un album chez eux» explique Ali. Ce qu’ils ont fait avec Left, paru l’année dernière, qui est sans doute leur album le plus pop, plus accessible.

Pour Ali, la parenthèse est désormais refermée et la suite des aventures se fera sur Souvenir Music (et sur d’autres labels). «Il est temps maintenant de se concentrer sur nos productions. On a déjà une dizaine de tracks très club qu’on va sortir, notamment un single sur Souvenir. Mais aussi ailleurs.» Après vingt-cinq ans de carrière, Tiefschwarz et Souvenir Music semblent donc vouloir revenir à ce qui fait l’essence de leur musique : le club. Mais après un quart de siècle, comment est-ce que l’on fait pour avoir encore envie ? Encore une fois, la réponse est la même : «Toujours une question d’équilibre !» Une chose est sûre : «J’aime toujours faire la fête et amener une bonne énergie sur scène.» Mais on gère les choses autrement, surtout lorsqu’on va devenir père : «Tout va changer ! Il faut faire attention à ne pas perdre trop d’énergie le week-end ou en tournée. Après j’adore dormir, je fais une sieste dès que je peux. Je peux même dormir en avion, ce qui est un énorme avantage !», plaisante le producteur.