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Nekfeu et le S-Crew sauvages au Main Square : « On n’est pas des rappeurs apprivoisés »

Nekfeu et le S-Crew sauvages au Main Square : « On n’est pas des rappeurs apprivoisés »

Nekfeu n’était pas l’unique rappeur au MSF cette année, juste le seul à parler le langage de la rue.

Posons le problème d’emblée. Dans la quête d’ouverture du Main Square en dehors de son socle pop-rock, le festival d’Arras a invité trois rappeurs cette année : Yelawolf, Macklemore et Nekfeu. Une première dans son histoire. C’est une très bonne nouvelle, mais un point peut faire tâche : les trois rappeurs sont blancs. Les définir à leur couleur de peau est évidemment bête, mais n’avoir que des rappeurs blancs quand ceux-ci se font plus rares peut poser question.

Sans discuter frontalement de cette anomalie, le directeur du Main Square nous donne une indication sur le pourquoi : « Yelawolf, Macklemore, Nekfeu, ce sont des rappeurs avec un style qui plaît plus facilement à notre public plutôt branché pop-rock. C’est important pour le festival de diversifier sa programmation, d’où l’accent mis sur l’électro avec Flume, Disclosure, Boyz Noise. Mais en 2013 par exemple, on a invité Kendrick Lamar, et c’était trop tôt ». Trop « street » pour le Main Square le Kendrick d’avant To Pimp A Butterfly ? On comprend que oui, et que c’est là où le Main Square fait la différence, dans l’aptitude du rappeur à fédérer. Pas à sa couleur de peau, évidemment. Le rappeur blanc a juste souvent cette spécificité d’avoir été élevé dans deux cultures différentes, à ne pas être « ghettoïsé ». Yelawolf a été bercé par le rock et la country de Nashville. Macklemore a arboré au Main Square un T-Shirt des Guns’n’Roses. Et Nekfeu… Et quoi Nekfeu en fait ?

20160702MAINSQUARE_BASTIN_5653©Sarah Bastin

C’est là que le set de Nekfeu différait de ceux des deux autres, par ailleurs vachement réussis. Quand le hip-hop de Yelawolf et Macklemore est blanche dans sa musique même (les guitares pour Yelawolf, avec notamment une reprise gigantesque du riff de « Whole Lotta Love » de Led Zeppelin ; les paroles émotives et réfléchies très middle-class de Macklemore), Nekfeu est juste blanc de peau. Sa musique, elle, reflète le hip-hop de sa génération. Un hip-hop pas muté dans une expérience personnelle. Un hip-hop de la rue. De sa rue. Et pourtant fédératrice. L’ambiance de malade de son concert sur la scène Greenroom a été un triomphe de la diversité dans la culture de la jeunesse française.

Backstage avec le crew

Il fallait voir Nekfeu et sa bande se balader comme des re-sta dans les coulisses du Main Square. Photos pros interdites, management hyper verrouillé et sans intermédiaire. Par chance, on réussit à décrocher le sésame d’une interview avec le rappeur parisien originaire des banlieues niçoises. « Pas le droit de parler de Nekfeu, il faut poser des questions sur le S-Crew » nous dit-on, par contre. Caprice ? Loin de là. Générosité plutôt. La lumière, Nekfeu ne veut pas la monopoliser, malgré le succès démesuré de Feu, son dernier album. Il veut qu’elle profite aussi à son collectif hip-hop. A ses potes surtout. Sa famille même, à en croire ses paroles.

« Avec certains du S-Crew, on se connaît depuis le collège. D’autres se sont rajoutés plus tard, mais on rappe ensemble depuis l’âge de douze ans. On s’est connu dans le sud de Paris (d’où le « S » pour « Sud », ndlr) mais on vient de partout, moi de la banlieue de Nice, d’autres du Nord parisien, de Grigny… On allait rapper surtout du côté de Châtelet ou Ménilmontant. Le rap est un milieu qui te soude, encore plus que dans une vie « normale ». Nous sommes hyper soudés, car nous sommes des passionnés. On reste beaucoup entre nous, on peut rester toute une soirée sur un banc ou dans un hall à parler, à traîner. Ça parle de souvenirs, de nos anciennes bagarres, de notre sentiment d’être en guerre contre des gens qui veulent nous mettre des bâtons dans les roues. Ce sont celles-là les meilleures soirées ! ».

crew

Framal, Mekra, 2zer Washington, Nekfeu. Voilà les blases des quatre MC’s du crew. En vrai, la bande est plus large encore. Ce soir au Main Square, ils auront tous eu leur moment de gloire sur scène, malgré le seul nom de Nekfeu sur l’affiche. Celui-ci clôture en effet sa tournée de Feu lors de la saison des festivals, alors même que Destins Liés, second album du S-Crew, est sorti il y a simplement quelques semaines, directement en tête des charts français.

"On est arrivés pour être les meilleurs"

Malgré ce succès énorme, Nekfeu demeure la seule célébrité solo du collectif. L’Histoire nous l’a prouvé maintes fois, ce type de situation peut aisément être source de tensions, de complexes. Mais pas chez le S-Crew apparemment : « Aucune jalousie, jamais chez nous ! » met au clair 2zer Wahington. « Au contraire, on est tous fiers ! ».

Pas de sentiments de supériorité chez Nekfeu non plus : « Feu, c’est la victoire de tout le monde. Et tu sais moi, deux semaines avant la sortie de l’album, je m’étais déjà remis à écrire pour le S-Crew. Et regarde, ça cartonne. En fait, il y a des gens qui ont toujours voulus être célèbres, et puis il y a nous. Nous, on est arrivé pour être les meilleurs dans notre catégorie, pour avoir un but dans nos vies, un truc qui donne qui donne un peu d’oxygène. On écrit, on tourne, on écrit, on tourne, on enchaîne. On n’a pas le temps de réfléchir au succès. Et on reste ensemble. Les gens VIP en général, ils ne nous donnent pas envie, ils font pitié. Ils ne nous ressemblent pas, ils sont tristes ».

nek

"On s'est formé en rappant devant cinq gars à Brétigny-sur-Orge"

À les regarder se convaincre de leur unité contre un extérieur mal attentionné, on sent tout de suite cet esprit banlieue qui invite à la méfiance. Oubliez les musiciens au top des ventes, Nekfeu et le S-Crew ressemblent juste à ces bandes de potos que l’on croise partout en France. Ils sont vrais, et se rattachent toujours aux valeurs d’entraide, de combativité, de réalité du terrain, de persévérance quand personne ne te donne rien. 2zer : « On n’est pas des rappeurs de studio à la base. On l’est devenu, mais on n’est pas des rappeurs apprivoisés ». C’est à dire ? Nekfeu prend le relai : « On n’est pas arrivé grâce à un producteur qui nous signe en promettant « tu vas devenir connu ». Nous, on s’est formé en allant à Brétigny-sur-Orge avec cinq mecs dans la salle, on rappe devant les cinq et on finit sur un parking à rapper et après on enchaîne. Du coup les festivals c’est juste un nouveau défi, et c’est ce qu’on préfère, le challenge ».

Un challenge, ils ont en eu un avec le Main Square, festival à l’identité pop-rock. Même si on ne doutait pas de leur triomphe, Nekfeu et le S-Crew avait tout de même l’obligation d’envoyer du lourd pour conquérir une scène Greenroom blindée de monde. Ce fut le cas, évidemment. Toujours situé entre vrai rap de rue et timbre fédérateur, Nekfeu était fascinant à voir marcher avec réussite sur ce fil si étroit, et avec une telle aisance. Quant au reste du S-Crew, ils ont également bien envoyé la sauce, chacun dans son style, reléguant régulièrement leur pote célèbre à l’arrière-plan. De toute façon, eux, ils ne doutaient pas du résultat final : « T’inquiète pas quand je te dis que ce soir, les gens sont venus pour nous » atteste Nekfeu, sourire malin en coin.