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Avec la folie du Grime, il ne fait pas bon être un rappeur anglais

Avec la folie du Grime, il ne fait pas bon être un rappeur anglais

Ça n'a échappé à personne, le grime a fait un retour en force et il affiche désormais partout les couleurs de l'Angleterre. Quitte à faire oublier qu'il n'est pas à sous-genre du hip-hop et qu'il existe bien un authentique rap anglais.

« Le premier canadien signé sur BBK. » C'était à n'y plus rien comprendre. En février dernier, via ces quelques mots postés sur son compte Instagram, Drake annonçait qu'il venait de signer sur le label de grime Boy Better Know. Si l'impeccable écurie fondée par Skepta et son frère JME en 2005 a déjà sorti quelques bons disques purement anglais, il n'empêche qu'on pouvait légitimement se demander ce que le géant du rap US venait faire chez ces francs-tireurs de l'indé. Skepta lui-même semblait d'ailleurs un peu pris de court en annonçant : « Nous n'avons pas parlé de la manière dont cela se mettra en place. Ça sera séparé de ses contrats déjà existants. » Autant dire qu'on tient surtout là un sacré coup de com' de la part d'un Drake qui a bien compris qu'il lui fallait se placer au plus vite pour ne pas manquer la bourrasque grime prédite depuis 2014 mais jamais totalement arrivée. Et surtout, en se posant comme un grand frère américain chapeautant de sa gloire les petits MC anglais, Drake ne fait que renforcer le paternaliste US qui voudrait que le grime ne soit qu'une version anglaise du rap américain.

Pourtant, la musique de Drake et celle de Skepta n'ont rien à voir : BPM, productions et influences sont ici totalement différents. Finalement, considérer le grime comme du rap anglais semble presque aussi absurde que de considérer le dancehall comme du rap jamaïcain. D'autant plus qu'il existe déjà un authentique rap anglais.

Rimes sans grime

Dans les années 80, alors que le mouvement hip-hop déferle sur New York, il semble évident que son premier point d'ancrage en Europe sera Londres. Rompu à la culture des sound systems et du rub-a-dub importée dans les années 60 et 70 par les immigrés jamaïcains, la capitale anglaise a en effet tout pour être un vivier fertile de MC talentueux. À cela s'ajoute des figures locales comme Malcolm McLaren (l'ancien manager des Sex Pistols) qui importe sur l'île dès 1982 les techniques de sampling et de scratch propres au rap de l'époque, avec des morceaux comme « Buffalo Gals. » À l'image de ce qui se passe en France à la même période, le rap anglais calque alors son pouls sur celui du cousin américain, donnant à voir un bel exemple du concept de glocalisation : l'adaptation locale d'une culture globale.

Alors que des MC anglais comme Silver Bullet, Derek B ou Hijack restaient parfois assez proches de leurs parrains américains, un groupe comme London Posse « donne finalement au rap anglais sa propre identité » (selon les mots du Daily Telegraph). Fierté londonienne, accent plus prononcé, influence jamaïcaine plus franche, le rap anglais entre alors dans une nouvel ère, sans pour autant couper les ponts avec ce qui se fait au États-Unis.

Et pourtant, aux alentours de 2003-2004, le rap anglais va se faire voler la vedette par son rejeton le plus virulent. Né sur les radios pirates de Londres comme Rinse FM, le grime débarque avec un son très différent de celui de son paternel hip-hop. Plus anglais par ses influences UK Garage et dancehall, plus européen par son refus de la posture bling-bling US, le grime affirme aussitôt une identité beaucoup plus singulière que celle du rap anglais. C'est cette identité qui va rapidement séduire les États-Unis et propulser un artiste comme Dizzee Rascal sur le devant de la scène US. Et même si sa musique très électronique n'a que peu de point commun avec le rap originel, pour les Américains, Dizzee Rascal est un rappeur anglais. N'en déplaise aux MC britanniques, il devient difficile de rimer en dehors du grime.

Rap de résistance

Heureusement, même si le grime connaît une nouvelle jeunesse avec l'explosion internationale du phénomène Skepta, le rap anglais n'a jamais disparu et nombreux sont les MC qui s'entêtent dans les canons du rap, pour un public très majoritairement anglais. Au fil des années, des rappeurs comme Professor Green, frameborder="0" allowfullscreen></iframe>" target="_blank">Jehst, Fliptrix et son label High Focus records ou l'excellent collectif Piff Gang continuent d'entretenir la flamme d'un rap sur lequel le reste du monde ne posera peut-être jamais l'oreille, trop proche qu'il est de son cousin américain (un problème que connaît par cœur le rap français). Même le rappeur K Koke, star des ondes anglaises en 2010, a fini par être remercié par Roc Nation qui l'avait pourtant signé avec l'espoir d'en faire une révélation européenne aux États-Unis. À croire que le rap anglais manque d'exotisme britannique. Courage K Koke, on n'est jamais à l'abri d'une couv' de fader ou d'une folie de Drake.