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Air : 20 ans de liberté

Air : 20 ans de liberté

L’un des groupes les plus mythiques de la french touch fête ses 20 ans, l’occasion de revenir sur un parcours riche qui va bien au-delà de ses six albums studio.

Twentyears, c’est le nom d’un best-of gargantuesque de Air qui vient de paraître, 20 ans après l'apparition des Versaillais sur nos radars. Air : un des groupes électroniques français qui s’est le mieux exporté dans le monde également aux avant-postes de la french touch... ou plutôt de l’anti french touch, puisqu’Air n’a rien à voir avec les cadors des clubs que sont Daft Punk, Cassius ou Étienne de Crécy. Air c’est avant tout un duo de pop électronique formé par Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel. Les deux se sont rencontrés au lycée Jules Ferry de Versailles, où ils avaient préalablement monté le groupe Orange avec Alex Gopher, longtemps avant de se retrouver à deux au milieu des années 90. Si Air a sorti son premier album il y a 19 ans, en 1997 (Premiers Symptômes), c’est avec le deuxième, Moon Safari, et les tubes “Sexy Boy” et “Kelly Watch The Stars”, qu’il est devenu le fer-de-lance de l’électronique française. Depuis, outre une discographie de six albums studio, le groupe s’est éparpillé, à deux ou en solo.

BO et travaux de commande en duo

Avec son électronica rêveuse et ses ambiances éthérées, Air avait tout pour plaire au grand écran. C’est en 2000 que le duo frappe un grand coup avec The Virgin Suicides, la bande originale du long métrage du même nom de Sofia Coppola, qui n’était avant ce film-là (son premier) que la fille du grand Francis Ford. Les morceaux anxiogènes et mélancoliques composés pour l’occasion, piochant autant chez Gainsbourg que dans le prog-rock, accompagnent à merveille les destinées tragiques des vierges de la banlieue bourgeoise de Detroit des années 70. Notez que Gordon Tracks, le chanteur que l’on entend sur la déchirante chanson d’ouverture “Playground Love”, est en fait Thomas Mars, chanteur de Phoenix et époux de Sofia Coppola. The Virgin Suicides a gagné en 2001 la Victoire de la Musique de l’album de musique originale de cinéma (Moon Safari ayant été primé deux ans plus tôt). Air a ensuite prêté un morceau de son album Talkie Walkie à un autre Sofia Coppola, Lost In Translation et un titre instrumental pour Marie-Antoinette.

Une B.O. hommage à Georges Méliès

Dix ans plus tard, en 2010, Air a composé la bande originale du film Quartier Lointain, adapté d’un manga de légende écrit par Jirō Taniguchi. Le disque, réussi mais plus évanescent et moins porté sur les chansons que The Virgin Suicides, ne provoquera pas les mêmes remous. En 2012 sort une restauration colorisée du film Le Voyage dans la Lune de Georges Méliès et c’est à nouveau Air qui se colle à la création d’une bande originale, vraie réussite qui fait écho à The Virgin Suicides et rappelle le talent des deux comparses dans l’exercice périlleux de la BO (n’est-ce pas les Daft Punk?).

Pour le Palais des Beaux-Arts de Lille

Godin et Dunckel ont aussi enregistré un album nommé Music For Museum, composé à la demande du Palais des Beaux-Arts de Lille. L’institution voulait offrir une nouvelle manière d’explorer ses collections permanentes, en musique, et c’est en s’inspirant des œuvres trouvées là-bas que Air a composé cette “bande originale”. L’album, majoritairement instrumental, oscille entre ambient, pianos délicats et références presque kraftwerkiennes et n’a été pressé en vinyle qu’à 1000 exemplaires, Les Versaillais ont fait plus obscur encore en mettant en musique une lecture de l’auteur italien Alessandro Baricco. Les trois finiront par enregistrer une version studio de cette collaboration, City Reading (Tre Storie Western), avec des musiques de Air et des paroles de Baricco.

Le 5:55 de Charlotte Gainsbourg

En duo, les deux amis ont aussi travaillé pour Charlotte Gainsbourg, composant et produisant tout un album, 5:55 (avec l’aide pour les paroles de Jarvis Cocker). Sorti en 2006, le disque est un énorme succès, vendu à un demi-million d’exemplaires, prouvant que la fille de Gainsbourg, à défaut d’avoir le talent d’écriture de son père, a le flair pour s’entourer à merveille.

Jean-Benoît Dunckel, le matheux

Avant que Air ne connaisse la gloire, Dunckel étudiait les mathématiques. Logique donc qu’il multiplie les projets loin de son associé. En 2006, il sort le premier album de son alias Darkel, porté par un univers plus noir (voir la pochette gothique) et qui s’ouvre sur “Be My Friend” et ses ambiances à la John Carpenter. Le disque ne se détache ceci dit jamais vraiment de l’influence de Air et paraît comme une production mineure de la discographie de la galaxie Air. Darkel a connu une suite l’année dernière avec le EP The Man Of Sorrow.

En 2012, il se lance dans un nouveau duo avec la chanteuse Lou Hayter, connue comme claviériste de New Young Pony Club, groupe anglais qui n’aura connu qu’un court moment de gloire à la grande époque de la nu-rave. Début 2013 le groupe sort son unique album à ce jour, qui peine à nouveau à se détacher de Air. Un univers cinématographique glacé au glamour figé, qui mélange les marottes de Air à un esprit à la Blondie.

En 2014 il entame un nouveau duo, avec Barði Jóhannsson du groupe Bang Gang, sous le nom de Starwalker. Ils sortent cette année-là un premier EP, Losers Can Win, puis surtout en avril dernier un album complet, homonyme, qui contient peut-être les meilleurs morceaux de Dunckel hors Air, comme le troublant “Le Président”.

L’ami Jean-Benoît s’est aussi amusé à soutenir la jeune garde française, aidant à la production des premiers morceaux du prometteur groupe Apes & Horses. Il devrait être aussi aux manettes de l’entièreté du premier album de Burning Peacocks, le groupe formé par David Baudart et la mannequin Alma Jodorowsky (petite fille du grand Alejandro Jodorowsky). Ledit disque est attendu d’ici à la fin de l’année, mais on peut déjà en entendre le single “Tears of Lava”.

Nicolas Godin, le sage

Si son copain Dunckel a tout tenté, Nicolas Godin a lui été beaucoup plus calme dans sa carrière loin de Air. L’année dernière pourtant, il a surpris tout le monde en sortant enfin son premier album solo, Contrepoint, disque qui réinterprète librement l’œuvre de Jean-Sébastien Bach, dont il déclare qu’elle l’a sauvé d’une forme d’enfermement artistique. On retrouve sur l’album et en allemand le retour de Gordon Tracks, l’alias rare de Thomas Mars mentionné plus haut. Entre classique et électronique, c’est sûrement l’œuvre la plus déroutante et aussi la plus fascinante d’un Air en solo.

Record Makers, l’enfant puis le divorce

En 2000, les deux comparses décident de créer le label Record Makers, avec pour associés leurs managers, Marc Teissier du Cros et Stéphane Elfassi. C’est d’ailleurs le fameux The Virgin Suicides qui inaugure le catalogue du label. Quelques années plus tard, le groupe et ses managers se brouillent et la séparation est douloureuse, Air se retirant totalement de l’aventure Record Makers. Le label avait alors déjà pêché quelques beaux poissons et reste encore aujourd’hui un label de prestige. En 2001 Record Makers découvre ainsi Sébastien Tellier, dont le premier album L’Incroyable Vérité est mixé par Mr. Oizo. Le label signe aussi Kavinsky, accueille la moitié des légendes Drexciya, Gerald Donald, sous le nom Arpanet, etc. Anecdote amusante, en 2004, Turzi approche le label pour y faire un stage, mais y sera finalement signé comme artiste. En 2002, la première compilation du label, I Hear Voices, contient un morceau bien funky des énigmatiques Rainbow Brothers, qui ne sont en fait... que Air, bien sûr!