Music par Vincent Brunner 21.06.2016

DJ Shadow : Mozart des platines, Hendrix de la MPC

DJ Shadow : Mozart des platines, Hendrix de la MPC

Pur produit de la scène hip-hop de San Francisco, DJ Shadow a su amener son genre de prédilection ailleurs… Inventeur dans les 90’s (avec d’autres) du trip hop, celui qui a vu la lumière dans sa collection de vinyles n’a cessé de se réinventer. Alors que vendredi 24 juin sort son cinquième album, l’inspiré et remuant The Mountain Will Fall, retour sur le parcours d’un producteur et d’un platiniste qui a influencé les nouveaux talents d’aujourd’hui, de Fakear à Petit Biscuit.

1994. Kurt Cobain vient de dire adieu à ce monde, Green Day obtient ses premiers gros succès, Snoop Dogg rend sexy et cool le gangsta-rap, la révolution techno s’apprête à déferler sur les dancefloors. L’heure est aux beats qui claquent et aux riffs de guitares qui déménagent. C’est dans cette ambiance électrique que débarque Headz, vrai objet sonore non identifié, double compilation étrange à la pochette peinte. Tout y est crypté, les infos à peine lisibles. Le nom d’un mystérieux artiste revient deux fois, celui de DJ Shadow.

Un de ses morceaux, « Lost And Found » débute avec des scratches zarbis, chaparde la rythmique de « Sunday Bloody Sunday » de U2 pour un trip hallucinogène de dix minutes, au croisement du jazz et du hip-hop. Pas le temps de souffler : on retrouve la piste de DJ Shadow sur le maxi de Massive Attack, Karmacoma, où il est crédité pour des scratches sur un drôle de remix signé U.N.K.L.E. À l’instar de Massive Attack et Portishead, une partie de l’Angleterre est en effet en train d’inventer une mixture musicale stupéfiante, comme du hip-hop ralenti et trafiqué où le rappeur brillerait par son absence parce qu’occupé à rouler à faire partir ses rires en fumée. Un journaliste anglais va trouver une formule accrocheuse pour résumer ça : le « trip hop ». La première fois qu’il l’emploie, c’est pour parler… d’un single de DJ Shadow.

Du rappeur Paris à George Lucas

Pourtant, ce « DJ de l’ombre » n’est pas Anglais, il vit à San Francisco. Tombé très tôt dans la marmite du hip-hop US, Josh Davis est un puriste… plutôt le genre à s’afficher à côté de tonnes de vinyles plutôt que devant une belle caisse ou à côté d’un top model. Lorsqu’il est étudiant, il se fait la main comme DJ pour la radio de l’université californienne KDVS. S’il participe en 1992 à l’album-brûlot du rappeur Paris, le hardcore Sleeping with the enemy (avec l’explicite « Bush Killa »), il préfère s’amuser dans son repaire avec sa collection de vinyles et sa MPC, l’instrument électronique qui lui permet d’échantillonner la musique qui lui passe par la tête. Il façonne alors un style unique, nourrissant ses morceaux-collages de bouts de samples venant du rock, du jazz et d’un peu partout. Ainsi, sur What Does Your Soul Like, son premier mini-album, il emprunte au tout premier film de George Lucas intitulé THX1138, mais aussi au rock FM de Foreigner ou au chanteur soul Billy Paul.

Le premier album composé uniquement à partir de samples

Cet éclectisme et ce goût pour les jeux de construction sonore vont prendre une dimension XXL sur Endtroducing, son premier album (1996). Avec ses platines et ses machines, DJ Shadow sculpte comme un virtuose la matière sonore piquée chez les autres et fait en sorte qu’on oublie la provenance de ses samples. Une exception : quelques notes de clavier chipées au « Possibly Maybe » de Björk et ultra-reconnaissables au milieu de « Mutual Slump ». À l’occasion, DJ Shadow va entrer au Guiness Book pour un record mondial : c’est le premier album composé uniquement à partir de samples. Mais si Endtroducing marqué l’histoire, cela ne tient pas seulement à cette performance technique, c’est surtout parce que ce Mozart des platines, ce Hendrix de la MPC compose une musique aussi groovy qu’émouvante. Certains morceaux peuvent être étiquetés trip hop ou « hip-hop abstrait ». D’autres sont totalement indescriptibles comme le furieux « Stem ».

Richard Aschcroft de The Verve ou Thom Yorke de Radiohead

Après ce premier album ultra-novateur, James Lavelle, le patron de son label Mo’Wax le débauche pour un des projets les plus ambitieux et pharaoniques des 90’s : Psyence Fiction d’UNKLE. Lavelle comparera les trois années nécessaires à boucler cette aventure au tournage d’Apocalypse Now de Coppola. L’idée consiste à secouer le trip hop pour éviter qu’il ronronne en le confrontant à une écriture rock. Pour DJ Shadow, en charge de la musique, chef d’orchestre futuriste bricolant avec génie une tonne de samples, le challenge consiste à composer pour des voix pop telles que Richard Aschcroft de The Verve ou Thom Yorke de Radiohead. Le résultat contient des chefs-d’œuvre tels que « Rabbit In Your Headlights » et montre la voie à un projet tel que Gorillaz. Shadow n’oublie cependant pas ses racines. Avec ses potes de San Francisco, Blacalicious, Lyrics Born ou Lateef il anime le collectif hip-hop Quannum où il brille comme « platiniste » virtuose. Alors que les fans fantasment sur l’ampleur de sa collection de vinyles, Shadow décide qu’elle ne doit pas envahir sa vie de famille et la déménage en dehors de sa maison.

Se renouveler – quitte à déconcerter

En 2002, son deuxième album solo, le très bon The Private Press le voit toujours jongler avec les samples (« 6 Days », clippé par Wong Kar-Wai), mais le producteur surdoué de la Bay Area a déjà en tête la prochaine étape : se renouveler – quitte à déconcerter. La métamorphose survient en 2006 avec The Outsider où il casse sa routine. Désormais, il ne fonctionne plus en système fermé avec sa collection de disques, compose avec des logiciels et s’entoure de rappeurs issus de la scène hyphy locale (un courant énergique et cru lancé par Keak da Sneak, présent sur The Outsider). « C’est comme si j’avais utilisé la peinture à l’eau pendant dix ans et que je changeais pour le fusain. J’ai élargi mon horizon », explique-t-il à l’époque. Déterminé à injecter du sang neuf dans ses machines, Shadow s’emploie à relier les extrêmes musicaux, du folk au hip-hop, sur The Less You Know, The Better où – entre autres – l’Anglais Tom Vek chante sur l’électro-rock contagieux de « Warning Call ». Sur son tout nouvel album, The Mountain Will Fall, le producteur touche-à-tout visionnaire, désormais hébergé par Mass Appeal (le label de Nas, pas moins) va encore plus loin. Il invite le pianiste Nils Frahm pour un morceau d’electronica barré (« Bergschrund »), mixe techno et bass music (l’incroyable « California »), compose des morceaux qui prennent un temps la forme de tapis volants avant de se transformer en fusées psychédéliques folles. Toujours bien entouré (le duo Run The Jewels figure sur l’irrésistible « Nobody Speak »), DJ Shadow prouve que les frontières musicales n’existent plus. Quand il prône une telle ouverture d’esprit, le hip-hop mène littéralement à tout.