Music par Kerill Mc Closkey 20.06.2016

Comment une chanson sur la Grande Famine est devenue l’hymne de ces fous d’Irlandais

Comment une chanson sur la Grande Famine est devenue l'hymne de ces fous d'Irlandais

Paris, Saint-Denis, Bordeaux et bientôt Lille, partout où les supporteurs irlandais passent, « The Fields Of Athenry » résonne.

Depuis le début de l’Euro français, les supporters irlandais rigolent, font la fête, bloquent des rues, pissent partout, font des paquitos, draguent de la bordelaise, font des strip-teases, se lient d’amitié avec leurs hôtes et adversaires et soutiennent leur équipe (malgré le faible niveau). Mais surtout, ils chantent. Beaucoup. Et parmi le catalogue de chansons entonnées par la Green Army, une tient une place à part : « The Fields Of Athenry ».

Lieu : Athenry. Époque : Grande Famine

Composé au milieu des années 1970 par le songwriter folk Pete St. John, « The Fields Of Athenry » est construite autour d’un personnage, Michael, et d’une époque particulière dans l’Histoire irlandaise, sa plus noire même : The Great Famine.

Entre 1845 et 1852, une épidémie ravage en effet les plantations de pommes de terre de l’île entière, causant environ 1 million de morts et 2 millions d’émigrés. Outre l’épidémie, nommée la « peste de la pomme de terre » outre-Manche, c’est également la catastrophique politique agricole de l’occupant anglais qui explique l’ampleur des dégâts. Pour faire court, les Anglais s’étaient appropriés la propriété des champs irlandais, et avaient privilégié la productivité en patates à la diversité nécessaire pour la bonne alimentation des habitants. Lors de la famine, certains gardèrent pour eux les produits qui échappaient à l’épidémie. Ainsi dans « The Fields Of Athenry » (« Les champs d’Athenry », du nom d’une ville de l’ouest irlandais), Michael est déporté en Australie pour avoir volé de la nourriture sur les terrains régis par l’occupant :

« Michael, ils t’ont emmené loin / Parce que tu as volé le maïs de Trevelyan / Pour que les jeunes puissent voir le matin / Maintenant un bateau prison t’attend sur la baie »

« Contre la famine et la Couronne / Je me suis rebellé et ils m’ont coupé / Maintenant tu dois élever notre enfant avec dignité »

Une chanson patriotique et nostalgique

Comme le symbolise bien le choix du mot « rebellé », « The Fields Of Athenry » est une chanson patriotique, critique envers l’occupation anglaise et idéaliste sur la grandeur d’âme des victimes irlandaises. Cette fibre nationale est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle la chanson fut adoptée par les supporteurs irlandais : « Les Irlandais sont plus patriotiques que les autres lorsque l’on en vient aux sports » explique ainsi Willie Furey, trésorier de la section des fans de Galway, pour So Foot.com. « Nous avons été gouvernés par les Anglais pendant de longues années et je pense que ça joue. Maintenant on profite, on est fiers d’être Irlandais, on a envie de montrer qu’on existe ».

Mais cette fierté nationale est aussi à relativiser, car les couplets engagés ne sont pas chantés en chœur par la Green Army. Ce que les fans irlandais répètent en communion, c’est le refrain de « The Fields Of Athenry ». Et ses paroles sont bien plus nostalgiques, poétiques, que virulentes. Et donc fédératrices :

« En bas s’étendent les Champs d’Athenry / Où à une époque nous regardions les petits oiseaux libres voler / Notre amour étaient sur les ailes / Nous avions des rêves et des chansons à chanter / On se fait tellement seul autour des Champs d’Athenry »

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Une histoire bien plus récente qu’on ne pourrait le croire

« The Fields Of Athenry » ressemble à une chanson traditionnelle irlandaise, mais elle ne fut bien composée que dans les 70’s, malgré un certain scepticisme ambiant. Sur son site internet, Pete St. John doit ainsi se justifier face aux récurrentes accusations d’avoir copié une vieille partition du XIXe siècle : « Non, la chanson n’est pas une chanson traditionnelle. Même si elle est écrite dans un style traditionnel, elle est une composition moderne de ma part, paroles et musique ».

En tout cas, après une première version enregistrée en 1979 par Danny Doyle qui atteignit le Top Ten dans l’île, la chanson fut reprise des dizaines de fois, notamment par les Dubliners, consolidant rapidement son statut de grande chanson du folk irlandais.

Mais sa version la plus célèbre, c’est bien sûr celle des supporteurs irlandais. Ce n’est qu’en 1990 qu’ils l’adoptèrent pour la première fois lors de la Coupe du Monde italienne, compétition qui marque les vrais débuts des voyages à l’étranger et en masse de la Green Army (avant 1990, le niveau de vie irlandais était beaucoup plus bas, ainsi que leur ouverture à l’extérieur).

Est-ce que Lille connaîtra un nouveau Gdansk ?

14 juin 2012. Gdansk, en Pologne. Battus sèchement 4-0 par les champions du monde espagnols, l’Équipe d’Irlande est à dix minutes de se faire sortir de l’Euro 2012, sans gloire. Au lieu de ruminer, les 30 000 supporteurs irlandais qui avaient fait le déplacement décident alors de se lever. Et de chanter le refrain de « The Fields Of Athenry ». Une fois, deux fois, trois fois… jusqu’à la fin du match.

Pour tous les Européens devant leur télé, ce moment reste l’un des plus mémorables de la compétition. Aux commentaires pour TF1, l’entraîneur d’Arsenal Arsène Wenger avait demandé d’interrompre le commentaire du match pour laisser les téléspectateurs français écouter de la chant du cygne de la Green Army.

Quatre ans plus tard, le scénario est similaire. Dernier de leur groupe avec un petit point, l’Irlande doit aller battre l’Italie pour espérer décrocher un ticket pour la suite de l’Euro français. Autant dire que c’est très mal parti. Le match sera sûrement serré. Mais dans le cas où l’Italie balayerait l’Irlande, on peut s’attendre à une redite de l’épisode polonais. Et dans tout les cas, ce sera la fête à Lille, avec « The Fields Of Athenry » entonné du Stade Pierre Mauroy à la Grand’ Place.

merkel