Music par Antony Milanesi 20.06.2016

Les Eurocks enverront toujours du lourd : c’est le programmateur qui le dit

Les Eurocks enverront toujours du lourd : c'est le programmateur qui le dit

Christian Allex est l’un des trois programmateur des Eurockéennes de Belfort. « J’ai accepté le boulot en pensant rester trois ou quatre ans, le temps de remettre le festival dans un bon état d’esprit ». C’était en 2001, voilà donc 15 ans qu’il bosse pour le festival rebelle sans se lasser.

Il est 11h30, Christian est à la bourre pour l’interview. Lui et Jean-Paul, le directeur des Eurocks, sont directement venus de Belfort en train. A peine 2h30 de TGV, un trajet qui se fait vite et sans problèmes, sauf que Paris subit une pluie drue qui va engendrer la crue historique dont on a tous entendu parler. Ceci expliquant cela, ils ont perdu une demie-heure à tenter de passer entre les gouttes. L’histoire ne dit pas encore s’il pleuvra des cordes pour l’édition 2016 des Eurocks, alors plutôt que de parler du beau temps, on a parlé des Eurocks.

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Au fil des années, tu t’es mis à bosser pour plein de festivals, mais tu turbines d’abord et surtout pour les Eurockéennes dont tu es programmateur depuis 15 ans. C’est quoi le gros plus des Eurocks qui te fait rester ? 

Les Eurocks, c’est une histoire qu’aucun autre festival n’a en France. Que ce soit pour Bowie, les Red Hot, Rage Against the Machine ou plein de grands groupes, Les Eurocks a longtemps été un passage obligé pour ces poids lourds. Avant l’essor des festivals, lorsque les gros noms venaient en France, ça leur arrivait de ne venir qu’aux Eurocks. On reste aussi un festival généraliste de genres et ça fait notre identité. Sauf qu’on ne se mettra jamais à viser la variété française. On reste sur le trône du rock et ses larges dérivés. Le hip-hop, l’électro : ok, mais on ne fait pas de chanson française, ni de variet’.

Il y a aussi l’amour du risque…

Oui c’est aussi ça la programmation des Eurocks. On veut sentir les nouveaux talents, trouver les groupes qui vont devenir vraiment connus. Quand Arcade Fire ou les Arctic Monkeys avaient sorti leurs premiers singles, on a mis la main dessus. Lorsqu’on tient un groupe qui va devenir grand, il faut qu’on le sente en deux singles et qu’on les fasse venir tout de suite aux Eurocks. On a toujours fait ce genre de paris. Déjà avec Amy Winehouse à l’époque, et plus récemment avec CHVRCHES, ou Florence & The Machine. Ce sont des groupes qui ont joué tout petits aux Eurockéennes et qui sont devenus grands.

C’était aussi le cas pour Foals ?

Foals c’était en 2010, mais c’était une année qui avait globalement moins marché alors qu’on avait une prog’ qui tuait. On avait les Black Keys, juste sur le point de devenir les grandes stars qu’ils sont désormais, Two Door Cinema Club, Vampire Weekend et Foals, le tout sur une même journée. Que des groupes supers, mais les gens n’avaient pas capté. Ça avait peut-être à voir avec la présence de Jay-Z en tête d’affiche. Les gens nous l’ont reproché en disant que les Eurockéennes, ce n’était pas un festival de rap. Je crois qu’en 2010, les gens voyaient encore les choses de manière très caricaturale. Aujourd’hui, même si la société se radicalise et qu’on devient de plus en plus communautaristeles festivals restent l’un des rares espaces où les gens gardent une ouverture d’esprit. Ils ne se posent pas la question du style musical, les gens écoutent de tout.

Quelles sont les artistes dont vous êtes fiers cette année ?

Cette année, celui qui nous tient le plus à cœur, c’est sans doute Anderson .Paak. J’ai l’impression qu’il risque de devenir très gros. Ce type est comme un mélange entre Raphaël Saadiq et Q-Tip. Il rappe de façon très fine et très intuitive comme Q-tip, mais joue aussi d’instruments à la façon d’un virtuose comme peut le faire un mec comme Raphaël Saadiq. Tout ça doublé d’un super showman. Il est aussi assez intelligent pour faire des apparitions sur le label Stones Throw Records avec Knxwledge, des trucs très underground, tout en sortant un album avec Dr. Dre. Le grand écart en somme. Il a tout pigé, il est super fort.

Vous êtes un festival plutôt rap finalement…

Non non, il y a aussi Otherkin, un super groupe de rock irlandais dans la droite ligne de l’indie d’outre-Manche, mais avec des titres qui sont plus des hymnes de punks à roulette façon The Offspring. Et puis il y a aussi Chocolat. On les a vu trois fois dans la même soirée en allant de club en club à New York. Les membres sont des requins de studio qui tournent entre autres avec Cœur de Pirate mais leur side project Chocolat est mené par Jimmy Hunt, un chanteur charismatique qui écrit vraiment bien. Ce type est une figure des nuits underground à Montréal. Il font des trucs qui me rappellent l’esprit Polnareff des années 70 mais avec en plus un son de l’Alabama, à la Grateful Dead. Je les trouve très attachants.

C’est vraiment ça le boulot alors ? Passer toute l’année à voyager pour trouver des groupes ?

C’est vrai qu’on va dans pas mal de festivals, à l’étranger. Il y a le CMJ Music Marathon qui dure 4 jours à New York en octobre, le South By Southwest à Austin où t’as 1200 concerts en un week-end, Le Great Escape à Brighton ou encore le IOMMA Festival sur l’ile de la Réunion qui promeut la musique de l’Océan Indien. On ne les fait pas tous dans l’année et, pour être honnête, on reste quand même un paquet de temps au bureau pour traiter de beaucoup de choses. Mais c’est l’idée.

Et vous discutez ensuite entre vous pour choisir quels groupes booker ? 

On va souvent voir les concerts ensemble, ça aide. On retourne aux lives plusieurs fois, mais on se décide généralement juste après les concerts. Il y a aussi des coups de cœur instantanés comme en 2003 lorsqu’on est allé à Austin et qu’on est tombé sur Gossip. On les a vu sur une toute petite scène. Leur agent canadien était là, on leur a dit : « Venez à Belfort ! ».

C’était l’année où Beth Ditto a foncé dans la foule quasi à poil ? 

Non, ça c’était plutôt en 2008.


Et comment réussissez-vous à anticiper le retour de groupes comme The Kills qui sortent leur album à peine un mois avant les Eurocks ? 

En fait les agents des gros groupes prennent les devants avec les festivals. Par exemple, les têtes d’affiche de 2017 se jouent en ce moment. Les agents nous contactent pour nous demander si l’on est intéressé par machin, par bidule ou par truc. Ça ne veut pas dire que le groupe tourne. C’est le boulot de l’agent de jauger l’appétit des festivals pour les gros groupes. Ceux intéressés par machin par bidule ou par truc vont faire une offre. Certains vont mettre 1000 euros et d’autres 1 million d’euros. L’agent récupère les promesses d’offre et fonce voir le management des groupes. Là, il leur dit : « Si vous sortez un album ou si vous êtes dans les startings block l’année prochaine, moi j’ai tant à vous proposer pour faire des dates ». À l’origine, les Kills ne devaient pas tourner et l’album devait arriver beaucoup plus tard. Mais l’agent a rappelé pour dire que le groupe serait prêt pour cette période-là, et ça s’est fait.

Les Eurocks tombent le même week-end que beaucoup d’autres festivals. C’est désormais le créneau le plus chargé de l’été en France. Ça vous fait quoi ? 

Le 1er week-end de juillet, c’est notre créneau historique. Ce n’est pas plus compliqué cette année parce qu’il y a le Main Square, Beauregard ou le Macki. C’est à l’échelle européenne que c’est plus compliqué. En France, on est en deçà de ce que peuvent offrir d’autres pays européens en terme de budget. Mais c’est aussi parce qu’on défend une politique de prix de billets accessibles. On est tous entre 40 et 50 euros la journée. Le plus cher en France, c’est le Hellfest. Mais en Europe, beaucoup sont à 80 euros la journée. Nous, on est à 150 pour trois jours grand max. Pour cette raison, on ne s’offre pas les Red Hot, ni Rammstein, Paul Mc Cartney, ou Kendrick. En fait cette année, sans Les Insus ou Louise Attaque, ça aurait été assez dur. Preuve que la scène française est forte et que ça fait venir du monde. On est moins dépendant de la scène anglo-saxonne que d’autres pays.

Et James Dean sur l’affiche ?

On a toujours pris des figures emblématiques pour nos affiches. Pour celle-là on a bossé avec Gilles Frappier qui travaille notamment sur les affiches du Festival de Cannes. L’an dernier, il nous avait proposé un thème sur la mécanique avec des motos. On s’est dit qu’on allait continuer avec des bagnoles et il nous a proposé cette photo de James Dean. Les ayants-droit nous ont dit d’accord. James Dean correspond grave au festival.

Pour son côté rebelle ? 

Je pense que ceux qui suivent un peu l’histoire du festival savent que les mecs qui font le festoche ne sont plus les mêmes rebelles du début. Mais je pense qu’on perçoit toujours notre volonté de garder un tour d’avance. On essaie d’avoir ça avec Eurocks Solidaires, une manière d’être à l’avant-garde sur la manière d’exploiter le site. OK, on nous dit que ça fait un bail qu’on a rien changé aux Eurocks. C’est vrai pour les dispositions de scènes mais on n’arrête pas de réfléchir au ton et à la philosophie du festival. Il y a un vrai lexique propre aux Eurocks, et poussé dans les partenariats. Et puis on a beau faire, on reste frustré année après année de ne jamais pouvoir mettre tout ce qu’on veut dans la boite Eurockéennes. C’est pour ça qu’on récidive toujours l’année d’après, et que chaque année on garde la même envie.