Music par Kerill Mc Closkey 15.06.2016

Les parties de foot endiablées de The Clash, époque London Calling

Les parties de foot endiablées de The Clash, époque London Calling

London Calling demeure l’un des sommets du rock britannique, mais on ne peut pas en dire autant des parties de foot qui accompagnèrent son écriture. Durant l’été 1979, les quatre membres de The Clash se sont en effet donnés quotidiennement dans des matchs à l’anglaise en face de leur studio londonien. Vertical, violent et vicieux, le foot à la sauce Clash était loin du « Beautiful Game ». Peu importe, car ça se finissait au studio, dans une solidarité retrouvée.

« Fuck, si seulement on avait Albert Camus dans les cages… ». À chaque fois que l’équipe de Joe Strummer se prend un but en face des studios Vanilla situés en plein Londres, le chanteur des Clash se lamente en appelant l’esprit de l’écrivain et ancien gardien de but du Racing Universitaire Algérois. Celui-là même qui disait : « Ce que je sais de la morale, c’est au football que je le dois… » Fervent poète de la culture populaire, Joe Strummer a un rapport similaire au football. Davantage qu’un sport, le foot est pour lui un phénomène attachant des classes ouvrières. Davantage qu’une équipe, il aime les symboles. C’est ainsi que lui, supporter de Chelsea, a pu sans scrupules écrire une chanson à la gloire de Tony Adams, capitaine emblématique des rivaux d’Arsenal.

Tout comme Strummer, le batteur des Clash Topper Headon supporte Chelsea. Le bassiste Paul Simonon a lui un passé trouble au sein des skinheads hooligans de Tottenham. Quant au guitariste Mick Jones, son amour pour les Queen’s Park Rangers est, outre-Manche du moins, encore plus célèbre que celui de Pete Dohety. Trois équipes londoniennes différentes donc, ce qui n’empêche pas le groupe de tâter la balle ensemble, notamment lors de l’écriture de leur immense troisième album, London Calling.

« Ils n’avaient aucune foi en la passe. De vrais bouchers » (Marcus Gray, journaliste)

Lors de la composition de l’album, durant l’été 1979, les quatre Clash se retrouvent une première fois en compagnie de leur crew sur un petit terrain en asphalte, face à leur studio. Et prennent une pause en jouant au foot. Rapidement, toute la clique du groupe les rejoint dans des parties quotidiennes, des musiciens, des journalistes dont le rédacteur chef du magazine ZigZag, des DJ, des acteurs dont Ray Gange (héros du film Rude Boy commandé par les Clash), et Robin Crocker, meilleur ami de Mick Jones. Il se souvient : « Les matchs se jouaient à une vitesse folle, avec énormément de férocité, et un peu de finesse aussi. On était tous des mecs compétitifs à la moelle, ça se donnait pas de cadeau, il fallait gagner ».

La finesse, c’est Robin et Topper Headon, tout deux excellents balle au pied, qui l’apportent. Mick Jones, lui, croit l’apporter. Confiant en son talent qui, dit-on, aurait pu l’amener vers une carrière professionnelle, le guitariste croit pouvoir dribbler tout le monde, demande tout le temps le ballon et critique ses coéquipiers de manière arrogante. Quant au reste, ils font ce qu’ont toujours su faire les anglais : courir et se battre.

Dans Route 19 Revisited : The Clash and the making of London Calling, le journaliste Marcus Gray décrit ainsi Joe Strummer et Paul Simonon : « Ils n’avaient aucune foi en la passe. De vrais bouchers, gravitant devant la défense où ils pouvaient pleinement y aller, dur. Et quand on parle de joueurs en bottes sur terrain d’asphalte, « dur », ça veut vraiment dire « dur » ». Par chance, aucun des Clash ne se blessera. Mais ce ne sera pas le cas de tout le monde.

Various - 1978

« On a décidé de leur montrer aucune pitié » (Robin Crocker, ami du guitariste Mick Jones)

Appelé pour jouer du clavier sur l’album, Mickey Gallagher se ramène au studio des Clash, fort de son expérience au sein des Blockheads de Ian Dury. Il est alors invité à rejoindre le rituel sportif du groupe. Sous pression, il tombe, se casse le coude. Puis il est cordialement repositionné dans les cages, où il se fait mitrailler. Il apprendra plus tard que son dos s’est également disloqué. Mis au repos, il ne jouera plus avec les Clash. Ni sur le terrain, ni au clavier.

Autres victimes des punks du ballon rond, une bande d’employés de la major américaine Epic. Envoyés pour remonter les bretelles d’un groupe en retard sur l’enregistrement, ainsi que pour répondre à l’impossible requête des Clash qui voulaient vendre un album double au prix normal, le groupe et son crew lui préparent un traquenard : sur le terrain de foot, là où ils peuvent exprimer toute leur amertume contre la maison de disque. Et foutre des coups.

« On a décidé de leur montrer aucune pitié » nous raconte Robin Crocker. « Je me souviens de beaucoup de ces exécutifs violemment amenés au sol, pleine figure contre l’asphalte, à la suite de tacles qu’on décrirait comme « bien trop appuyés » ! C’était hilarant ».

Peu importent les douleurs et brûlures contractées, chaque match des Clash se termine dans le bonne humeur. Avant de repartir en studio pour des sessions de soirée, où l’apport de ces parties de foot sera plus prépondérant qu’on ne pourrait le croire. Car avant de se pencher sur un troisième album, le groupe anglais sortait de deux années de frustration, de semi-échecs et de méfiance envers le public, la presse, les maisons de disques…et eux-mêmes. Dans Route 19 Revisited, Johnny Green, manager des Clash de l’époque, confirme que ces matchs furent essentiels à la réussite des enregistrements de London Calling. Esprit d’équipe, appréciation mutuelle, relâchement de la pression et bonheur d’être simplement là, tout ça ont été les fruits, selon lui, de ces batailles rugueuses sur un terrain impardonnable : « Ça semble stupide à dire comme ça, mais ces parties de football ont fait l’album ».

A lire aussi rayon foot et musique :

Cet article est initialement paru sur Star Experience.