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De DJ Mujava à Batuk : L’Afrique du Sud, nouvel éden house

De DJ Mujava à Batuk : L’Afrique du Sud, nouvel éden house

Hormis « Township Funk », le hit de DJ Mujava sorti en 2008, l’existence la house sud-africaine reste mystérieuse. La révélation arrive avec le splendide album de Batuk, collectif house sud-africain emmené par l’activiste Spoek Mathambo. Un producteur prolifique qui sort également le volcanique EP “Badimo” où il a invité un certain DJ Mujava. La boucle est bouclée.

La culture du township

Au début de l’Histoire, il y a l’histoire, celle qui relève presque de l’anecdote, mais qui pose en fait les bases de la légende : l’histoire du jeune Elvis Maswanganyi qui fait le tour des radios d’Attridgeville, un township proche de Pretoria, pour leur proposer son maxi sous le nom de DJ Mujava, « Township Funk » ; un seul synthé pour une mélodie obsédante, un autre qui bourdonne et accompagne tout le morceau, le tout posé sur une rythmique alternant grosse caisse et caisse claire comme une fanfare, c’est un peu comme si le « Trans-Europe Express » de Kraftwerk avait prolongé son voyage au-delà de notre Vieux Continent, en direction du sud, de l’Afrique du Sud pour être précis. On est en 2008, le titre est rapidement poussé au rang de hit par les taxis de la ville qui passent le son à longueur de journée dans leurs voitures, puis dans la foulée ce sont les Anglais de Warp qui se penchent sur le cas du jeune Elvis et signent Mujava au sein de la précieuse écurie.

Grâce à lui, l’afro-house sort enfin de son township, d’autant plus que deux ans plus tard, et alors que l’Afrique du Sud se retrouve au centre de toutes les attentions avec la première Coupe du monde de football organisée sur le continent africain, un autre enfant de cette première génération post-apartheid, pas encore débarrassée de ses problèmes d’inégalité sociale, fait écho au producteur de Pretoria, et ne va pas tarder lui aussi à faire le tour des clubs du monde entier. Il s’appelle Nthato Mokgata, mais se fait connaître puis reconnaître sous le pseudo de Spoek Mathambo et vit aussi dans un township, du côté de Johannesburg pour sa part, celui de Soweto. D’abord grâce à un premier album, Mshini Wam (2010), que l’on peut traduire par Passe-moi ma machine et dont le succès lui vaudra d’intégrer la maison Sub Pop pour la sortie de son deuxième, Father Creeper, en 2012. Mais surtout grâce à des side-projects et des collaborations bien senties comme le projet blues-hip-hop Fantasma (2014) ou un Africa Express partagé avec un certain Damon Albarn.

De Mujava et Mathambo à St Germain... et puis Batuk

Pourtant, et ce malgré des sorties sur des labels internationaux, de nombreuses dates à travers le monde et des collaborations prestigieuses, la scène house sud-africaine peine encore à s’imposer en tant que scène à part entière, comme ont pu le faire avant elle des villes comme Chicago, Berlin ou Detroit, l’afro-house n’a pas encore son projet fédérateur, son identité propre qui permettrait de la ranger autre part que dans le rayon fourre-tout de la « world music ». Ou puisqu’on est aussi au pays du rugby, on peut dire qu’elle n’a pas encore transformé les essais prometteurs de la fin des années 2000. Il faudra attendre 2015 et le retour aussi inattendu qu’inespéré, d’un des hérauts de notre bonne vieille French Touch, Ludovic Navarre alias St Germain, pour que l’attention de la scène électro se focalise à nouveau sur l’Afrique en général, mais aussi sur sa partie la plus australe.

Mutique depuis quinze ans et la sortie de son deuxième album, Tourist (2000), le Français se rapproche de tout un tas de musiciens d’origines africaines pour concevoir son album St Germain (2015), allant même jusqu’au Mali pour trouver certaines de ses voix et cordes, à l’instar de la chanteuse Nahawa Doumbia ou du chanteur-violoniste Zoumana Téréta, et laisse une place de choix à pléthore d’instruments traditionnels comme le balafon, le violon peul, le kora ou le n’goni. Mais il cristallise surtout l’attention sur une des influences majeures ayant abouti à son retour, celle de la house sud-africaine. Les projecteurs sont à nouveau tournés vers l’Afrique du Sud donc, et ça tombe plutôt bien, puisque dans l’ombre ou presque, l’agité Spoek Mathambo prépare son retour, un retour des plus explosifs nommé Batuk, projet à trois têtes (souvent plus d’ailleurs) qui attire chaque jour un peu plus l’intérêt de la hype occidentale.

Et puis Batuk... et puis Mathambo

Leurs trois membres insistent sur ce fait, Batuk est un collectif et non un groupe, au sein duquel on retrouve l’intenable Mathambo, mais aussi l’autre producteur, Eric « Aero » Manyelo et la chanteuse et compositrice (mais également dramaturge et actrice) Carla Fonseca alias Manteiga. Avec ce trio agrémenté de sa flopée de satellites (un peu à la manière de St Germain pour son dernier album) comme la chanteuse Nandi Ndlovu qui pose sa voix sur une grande partie du bien nommé Musica da Terra, le multi-instrumentiste ougandais Giovanni Kiyingi ou encore le rappeur congolais Lebon, on se dit que la house sud-africaine tient enfin son projet fédérateur, son album phare, et la jeunesse post-Apartheid des townships une voix capable de faire entendre ses revendications sociétales tout en portant l’écho de cet élan de créativité artistique qui y fourmille. Avec cette transe house convoquant plusieurs traditions et langues du continent africain, ses rythmiques chamaniques et ses synthés envoûtants sur lits de textes engagés, Batuk résume à la fois les maux, mais surtout les espoirs d’une société en pleine reconstruction et dont l’avenir appartient à une jeunesse hyperconnectée.

Aux dernières nouvelles l’hyperactif Spoek Mathambo s’apprête à sortir un album en trois volets, The Mzansi Beat Code – « mzansi » veut dire Afrique du Sud en dialecte xhosa – dont la première partie, l’EP titré Badimo – que l’on peut traduire par « ancêtres » en dialecte tswana – sort le 17 juin... et sur lequel on retrouve DJ Mujava et DJ Spoko, qui avait notamment coproduit le « Township Funk » de Mujava en 2008, tiens tiens...