Music par Patrick Thevenin 13.06.2016

Le jour où Moby est devenu Moby, en plongeant dans le clubbing New-yorkais des 90’s

Le jour où Moby est devenu Moby, en plongeant dans le clubbing New-yorkais des 90’s

On savait Moby multi-casquettes, il le confirme une fois de plus avec Porcelain, une autobiographie où il évoque ses années 90, qui l’ont vu passer d’apprenti DJ à superstar avec l’album Play. Morceaux choisis.

C’est l’histoire d’un petit blanc-bec, cheveux longs, jean baggy et t-shirt XL et qui, en 1987, dans le squat qu’il occupe dans une usine désaffectée de Stanford, la grande banlieue new-yorkaise, ne rêve que d’une chose : vivre enfin de la (de sa) musique. Ce garçon s’appelle Moby, il est encore loin d’être la star planétaire qu’il va devenir, mais il adore Joy Division et il a des rêves plein la tête.

Toute l’ambition du petit Moby est raconté dans Porcelain, le livre autobiographique du DJ à lunettes. « Je voulais jouer devant un public en chair et en os. Je voulais être DJ dans les immenses boîtes noires et bondées de New York. J’avais vingt-trois ans, je faisais de la musique électronique, j’étais presque sans-abri, mon seul boulot payant était un job de DJ tous les lundis dans un minuscule bar de Port Chester, dans l’État de New York, et tous les samedis dans un club ouvert à tous les âges, aménagé dans une église de Greenwich. »

Déclic, un beau jour Moby entend que le Mars, une des plus grosses boîtes de New York, où la house est déjà en pleine explosion, cherche un DJ.

« Le Mars était un des lieux de prédilection des jeunes gays latinos et blacks qui venaient des petites villes périphériques. Ils se pointaient à 22 h 30 avec des vêtements légers et se déhanchaient jusqu’à la fermeture, entre quatre et cinq heures du matin. Ils adoraient les morceaux de house mélodique qui étaient en vogue à ce moment-là : “A Promise”, “The Poem”, “Break 4 Love”. Mais dès que les dealers arrivaient et exigeaient du hip-hop, ces petits gays de la banlieue avaient l’air d’oiseaux blessés, légèrement défaits mais compréhensifs. On ne disait pas non aux dealers de crack dans la rue, pas plus qu’on leur disait non dans une boîte. »

Quelques jours plus tard, c’est le déclic !

« J’ai vu que j’avais un message sur mon répondeur. J’ai appuyé sur play, la cassette s’est rembobinée et je suis tombé sur le message le plus extraordinaire de toute l’histoire de la messagerie téléphonique : “Bonjour, ici Yuki Watanabe, j’appelle du Mars. J’espère que je suis bien chez le DJ Moby. J’ai écouté votre cassette. Vous pourriez m’appeler pour parler d’un job de DJ chez nous ?” J’étais tétanisé. J’ai réécouté le message, une fois, deux fois. (…) Je venais d’être embauché comme DJ dans le sous-sol du club le plus branché de la planète ».

Le cœur de Porcelain et ce qui en fait tout l’intérêt, est sa manière de plonger en apnée dans le New York des années 90, une mégalopole sale, grouillante et violente, où la house s’est invitée dans toutes les fêtes et rythme le pouls d’une ville qui ne dort jamais, habituée à tous les mélanges et excès. De la boutique Vinylmania qui approvisionne les meilleurs DJ’s et attire comme un aimant tous les fans de house… « Le vendredi, Red Alert, Frankie Knuckles, Junior Vasquez ou un autre DJ culte de New York venaient acheter des disques. Il avait automatiquement droit à sa place près de la cabine du DJ. Le type passait un de ses derniers vinyles en surveillant attentivement la légende en question. Il suffisait que le DJ hoche insensiblement la tête pour que tous les autres réclament le disque auquel il venait de donner sa bénédiction. »

… en passant par une fête sauvage organisée par Michael Alig, prince maudit de la nuit new-yorkaise, dans le métro, des rencontres avec Willy Ninja, le dieu du voguing ou carrément Madonna ou Bowie. Sans compter une virée au légendaire Zanzibar où officie Tony Humphries. Un club situé à Newark dans le New Jersey, zone abandonnée par l’état américain et laissé aux gangs. Une discothèque 100 % black, où les Blancs ne se risquent pas, à moins de vouloir se faire cracher dessus, et encore.

« Il était bientôt minuit : pas de Tony Humphries en vue. Une heure du mat : toujours personne, même si je me suis pris un nouveau crachat. Une heure et demie : j’ai senti toute la foule lever les yeux vers la cabine du DJ ; il était là, immense, deux fois plus large que le DJ qui chauffait le public (…) Tony Humphries a continué en jouant avec deux exemplaires de “New Beats the House” ; il est passé de l’un à l’autre pendant un bon quart d’heure, métamorphosant ce morceau d’électro house répétitif en un hymne à la vie extatique. À ses pieds la foule transpirait et vibrait. Les lumières n’avaient rien d’extraordinaire, le sound system était à peine adapté, mais peu importe, cette nuit-là, à cette heure-là, il n’y avait pas plus jouissif au monde que danser au Zanzibar. »

Porcelain est aussi l’occasion de raconter le parcours d’un jeune producteur qui passe soudainement de l’anonymat à la célébrité sur la foi d’un seul morceau. En l’occurrence « Go », techno post-tribale qui trouvera son déclic, et deviendra un tube planétaire, le jour où Moby lui ajoutera un sample de la B.O de Twin Peaks.

« La face B de “Mobility” était un morceau de techno minimale que j’avais appelé “Go”. Il n’était pas très bien mixé, et aucun DJ ne le passait. Même moi je ne le passais pas. Il était trop discret, pas assez abouti pour être joué à côté des autres disques de techno ou de house. Je cherchais une idée pour le remix de “Go”… et si je samplais le thème de Twin Peaks ? (…) Ou est-ce qu’il fallait encore autre chose ? La fin des années 1980 avait vu apparaître une multitude de disques de house italienne avec des pianos disco très appuyés. Ils avaient fait un tabac sur la scène rave britannique, à tel point que la plupart des morceaux de rave anglais comprenaient cette touche pianistique. Et si j’essayais ? J’ai pris mon remix au milieu, j’ai coupé les cordes et j’ai improvisé une série de septièmes en mi mineur qui percutaient. »

Un désormais classique qui va transformer Moby en chair à médias et en DJ superstar, courant d’avions en avions, du plateau de Top of the Pops à de gigantesques raves en Angleterre, et se rendant compte que la techno n’est pas toujours un repaire de mecs sympa.

« Je suis rentré aux États-Unis pour la tournée avec Aphex Twin et Orbital, mais dès le premier jour la déception était au rendez-vous. J’adorais les disques d’Aphex Twin et j’aurais tout fait pour bien m’entendre avec lui. Malheureusement, le type n’adressait la parole à personne, et chaque fois qu’il donnait des interviews il me critiquait parce que je jouais de la guitare sur scène, ce qui prouvait que je n’étais pas un vrai musicien électro. Au début de la tournée, on voyageait tous ensemble en bus, mais comme j’avais des problèmes de sommeil, j’ai continué en prenant l’avion. Il m’a traité d’élitiste devant les journalistes. »

Mais le livre est aussi l’histoire d’un DJ qui comprend que son heure de gloire est venue. Fin des années 90, alors que le clubbing new-yorkais meurt de ses démons et que le phénomène rave envahit les clubs, Moby réalise que l’hédonisme des débuts a laissé la place à une musique plus dure et qu’il a ses responsabilités dans l’affaire, lui qui a pondu deux hommages ultimes au hardcore, “Thousands” et “Next is the E”, mais aussi qu’il n’est plus le chouchou des dancefloors, que des DJ’s plus jeunes avec un son nouveau ont pris sa place. Et que life’s a bitch, sometimes…


« C’était une époque de transition. La scène rave se transformait, de même que mes tournées européennes (…) En 1993, les choses avaient évolué, la musique était de plus en plus sombre et les drogues de plus en plus dures. Les gens dansaient moins et avaient tendance à s’écrouler dans les coins (…) Les deux tubes du moment étaient “Trip II the Moon” d’Acen et “Rez” d’Underworld, deux disques que j’adorais, mais ils formaient ensemble la bande-son de cette invasion de la noirceur ».


Le livre se termine de manière mélancolique, à la toute fin des années 90, avec un Moby désabusé, qui ne croit plus en grand-chose, un Moby lâché par les maisons de disques qui fait l’apprentissage du dur métier d’artiste, et qui, dans sa voiture écoute les morceaux qu’il va mettre sur Play son prochain album, petit manifeste d’électro-soul qui connaîtra le succès qu’on lui connaît… même s’il n’y croyait pas. Mais aussi un Moby heureux qui a compris que lui et tous les autres allaient laisser une empreinte indélébile sur le phénomène musical qui avec le punk a le plus chamboulé la planète.

« Je n’étais pas seulement heureux pour moi, j’étais heureux pour nous (…) c’est nous qui avions tout créé, tout imaginé, nous, des milliers de personnes éparpillées dans différentes villes du monde. Nous qui avions appris à produire de la musique électronique, à mixer, à presser des vinyles, à lancer des labels et des marques de vêtements. Nous qui louions des entrepôts et des boîtes de nuit, nous qui organisions des événements pour des milliers de personnes en extase. Nous qui créions des magazines et des stations de radio, nous qui inventions de nouvelles formes musicales : des hymnes futuristes et joyeux, bande-son de ce nouveau monde en cours de création. Je n’étais pas arrivé là parce que je suivais des règles mises au point par des vieux des décennies plus tôt : je m’étais imposé dans un paysage musical artisanal, né de l’enthousiasme de ma génération. »

  • Porcelain (Editions du Seuil) – 432 pages – 22 euros
  • Song from Porcelain (Because Music)