Music par Manon Chollot 01.06.2016

Nina Kraviz : de la taïga sibérienne aux clubs du monde entier

Nina Kraviz : de la taïga sibérienne aux clubs du monde entier

Productrice accomplie, DJ respectée, à la tête de son propre label, Nina Kraviz a mis tout le monde d’accord. Mais comment cette jeune femme de la taïga sibérienne destinée à une carrière de dentiste est-elle devenue une figure de proue de la musique électronique ? Portrait.

Et si, pour une fois, un article sur Nina Kraviz n’évoquait pas ses formes pulpeuses et ne contenait aucune allusion misogyne ou douteuse ? Difficile en effet de lire un seul article sur elle sans tomber sur des qualificatifs qui n’ont rien à faire là ; au hasard : la « belle Russe », la « sulfureuse sibérienne », « la pulpeuse DJette russe Nina Kraviz » qui vous « propulse au septième ciel ». Après tout, en quelques années seulement, la Russe a réussi à prouver sa valeur, grâce à ses beats acérés bien plus qu’à cause de sa plastique. Il serait temps que tout le monde le comprenne !

Il est néanmoins bon de souligner que rarement une productrice a embrassé un tel succès aussi rapidement dans le monde merveilleux de la techno rempli de testostérone et un brin machiste – pour rappel, seulement huit femmes, dont Nina Kraviz, sont présentes dans le classement 2016 des meilleurs DJs de Resident Advisor. Le producteur britannique Matthew Edwards, alias Radio Slave, à qui la Russe doit une reconnaissance mondiale, nous a d’ailleurs déclaré: « Je suis fier qu’elle ait réussi dans ce milieu majoritairement masculin. » Dans le court documentaire Between The Beats sorti en 2013, elle-même le disait : « Être une femme dans cette profession n’est parfois vraiment pas simple. »

Le style Kraviz

C’est pourtant bien grâce à sa techno rêche renforcée d’acid qu’elle a réussi à tirer son épingle du jeu et conquérir Radio Slave. En 2005, faute de visa, elle ne peut se rendre à la Red Bull Music Academy de Seattle à laquelle elle a été acceptée. Il lui faudra attendre l’année suivante pour se lancer. Radio Slave s’est remémoré cette rencontre : « Nina était élève de la Red Bull Music Academy à Melbourne en 2006. Elle m’a contacté, car elle n’avait pas pu venir à l’une de mes interventions et elle était désolée. Quelques jours plus tard, je l’ai entendue mixer de la techno et de la minimale, un mix très pointu, j’ai trouvé ça incroyable, j’ai été soufflé. Par la suite, elle m’a envoyé une bonne dizaine de morceaux, et je l’ai signé sur Rekids. Sortir son premier album a pris du temps, mais c’est le disque dont je suis le plus fier. C’est également le plus gros succès de Rekids. Maintenant Nina a pris son envol et elle est devenue la DJ que l’on connaît tous, mais nous sommes toujours très amis. »

Puisant autant dans la techno de Detroit que dans la house de Chicago, le tout infusé d’acid « comme si des aliens venaient d’atterrir et s’adressaient à moi » (déclarait-elle à xlr8r), le style unique et hypnotisant de Nina Kraviz fait mouche. Côté inspirations, la jeune femme n’est pas en reste puisqu’elle cite aussi bien Aphex Twin que Kate Bush, Laurent Garnier que Justin Timberlake, Robert Hood que J Dilla, Mathew Herbert que Grace Jones.

Нина Кравиц

Pourtant, avant de devenir l’artiste que l’on connaît aujourd’hui, Nina Kraviz n’était que Нина Кравиц, jeune étudiante en odontologie (l’étude des dents, pour info) dans son pays d’origine : la Russie. Née et élevée à Irkoutsk en Sibérie orientale, la productrice baigne depuis sa plus tendre enfance dans la musique. Son père, passionné de musique, de jazz et de rock psychédélique lui ouvre la voie : «  La chose que je préfère, c’est discuter musique avec mon père. Il est très éduqué musicalement, et je pense que tout mon amour pour la musique vient de là » reconnaît-elle dans Between The Beats, « Il essaye toujours de me diriger, gérer mon comportement. Parfois il m’appelle et me dit : ‘Nina, j’ai vu cette photo la nuit dernière, tu dois changer rapidement.’ Mon père est celui qui me dira si mon travail est merdique. »
La jeune femme quitte rapidement la voie toute tracée qui devait la conduire à l’inspection quotidienne des dents de ses compatriotes, pour devenir animatrice radio puis rédactrice d’un fanzine avant de se voir offrir une résidence tous les vendredis soirs au Propaganda, l’un des clubs moscovites les plus respectés. « J’ai essayé de devenir dentiste pour me forcer à me lever tôt. Maintenant je suis DJ et je me couche à l’heure où je devais me lever auparavant » ironise-t-elle dans Brain.

Une reconnaissance éclair

Après quelques EPs très bien reçus, parus sur le label B77 de Greg Wilson – qu’elle a rencontré à la Red Bull Music Academy – et sur Underground Quality, la discographie de Kraviz décolle vraiment une fois signée sur Rekids. Courant 2009, son EP Pain in the Ass finit de la projeter sur le devant de la scène. S’en suivra une flopée d’EPs pointus sur le label de Radio Slave et la sortie courant 2012 de son premier album, attendu comme le Saint Graal par la communauté technoïde. Pointu, pensé comme un retour aux sources de l’électronique, Ghetto Kraviz – précédé par un single du même nom – fait l’unanimité.
Hommage appuyé à la ghetto house de Chicago et plus encore au label Dance Mania – jusque dans les images du clip – le morceau sonne comme un classique du genre et rejoint rapidement les dancefloors du monde entier. « Comme je le dis souvent, je suis une fille qui aime s’amuser, et je voulais enregistrer quelque chose qui sonne comme un grand classique de la ghetto house : un truc violent, mais aussi intimiste, un truc sans artifice, si tu vois ce que je veux dire. Je pense qu’avec cet album, j’ai conservé cet esprit de débutante. » annonce-t-elle à Brain. Sur ce premier disque, la DJ use et abuse de sa propre voix, sombre et délicate, qui vient agrémenter ses productions qui ne ressemblent à rien de déjà existant.

La cour des grands

Grâce à ce statut de néo-star de la techno, les plus grands clubs lui ouvrent leurs portes – Berghain, Fabric, Warehouse Project – ainsi que les festivals mastodontes Nuits Sonores, Sonar, Amsterdam Dance Event, Coachella ou encore Awakenings. C’est derrière les platines, dans ces moments bien spécifiques, que la productrice semble la plus heureuse, en pleine connexion avec son auditoire, son charisme et ses sets déchaînés faisant le reste. Les petits chanceux présents au Weather Festival l’année dernière se souviendront probablement longtemps de son set, magique, au petit matin, le dernier jour.

Nina Kraviz a rapidement gravi les marches qui mènent vers une carrière de « grand » DJ. La première de ces marches : l’invitation de Boiler Room à participer à ses petites sauteries filmées. La seconde : se voir offrir une résidence sur BBC Radio 1. La troisième : avoir l’honneur de réaliser une compilation DJ-Kicks pour !K7 début 2015 ; marquant définitivement le passage de la jeune sibérienne dans la cour des grands. « Pour la compilation, je me suis inspirée de ma propre éducation musicale. Du rock psychédélique, de la techno de Detroit, New York, Stockholm et Reykjavik. De la house poussiéreuse de Chicago, de l’IDM et de l’italo disco. » (xlr8r)

Trip !

À l’automne 2014, Nina Kraviz s’est lancée dans une nouvelle aventure avec la création de son propre label трип – comprendre ‘trip’. « Je suis arrivée à un point où j’ai développé un certain sens musical et je ne voyais pas où ce genre de sons pouvait sortir de façon correcte. Alors j’ai pensé qu’il était temps de créer une plateforme indépendante où cette esthétique pourrait trouver un foyer. Derrière chaque sortie sur Trip se cache une histoire, un voyage. Ce ne sont pas des artistes choisis au hasard. Toute la musique est connectée et attachée visuellement et de manière sonore à une narration concrète. La chose la plus importante est de trouver de la bonne musique qui résonnera avec ma vision musicale, dans le groove, les textures et l’esprit. Cela pourra venir d’une légende ou bien d’un total inconnu » expliquait-elle à xlr8r. Trip, à la recherche de nouveaux espoirs de la techno, a ainsi permis de dénicher Bjarki, jeune producteur islandais artisan d’une techno froide et cyclique, dont le décapant « I Wanna Go Bang » a déjà fait suer les dancefloors de France et de Navarre. En tout, il sortira 3 LP sur le label.

À la lecture de sa drôle de biographie rédigée sur Resident Advisor, « famous russian dentist », on se dit que la Russe a bien fait de changer de métier et qu’elle a définitivement toutes les qualités, même celle d’être drôle.

- Crédit photo : © Oscar Munar